Le triton de marbre

W. B. Yeats, par Maxime Durisotti

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« Et j’ai vieilli, passion désormais, âpre veille »

Yves Bonnefoy

Hier régnant désert, 1958

C’est un vieil homme hanté, traversé d’ombres et de fantômes sur qui je vais tenter de me pencher. Lui que les morts obsédaient, qui les convoquait afin qu’ils l’aident ou le jugent, qui s’enivrait souvent de leur mémoire – et j’imagine qu’ils sont peu à peu devenus le seul vrai soutien de son esprit, qu’il s’impatientait de rejoindre leur assemblée pour jouir à son tour de la sagesse dans une danse, un flamboiement infini et pur – comment faire pour à mon tour, non seulement l’évoquer, mais offrir le privilège à son fantôme de descendre parmi nous, et de parler ?

Oui, c’est cela : un fantôme. Mais je ne puis taire le lien de double aliénation qui s’établit dans la fascination : il m’a modifié, et je dois le réinventer ; celui dont je prononce et écris le nom avec une telle familiarité ne descendra pas du ciel froid de l’Irlande, c’est un fantôme en moi, un ancêtre rêvé, une existence que peut-être j’ai vécue, ou le reflet de la mienne dans je ne sais quel miroir déformant. C’est une voix qui s’est tressée à la mienne sans que je puisse aujourd’hui bien distinguer entre ce qu’elle disait et ce que j’ai inconsciemment désiré qu’elle dît. C’est, dans ma voix, l’ombre portée d’un être que je vais chercher à décrire. Comme isoler dans la lumière une seule branche du feuillage confus d’êtres que je suis.

« Coole Park, 1929 »

Je l’imagine bien, au couchant, contemplant les ruines de Coole Park, cherchant à peine du regard les cygnes absents qu’il a déjà dépeints s’envolant pour d’autres rivages. Le souvenir de ses amis défunts l’assaille, et de celle, aussi, dont la présence bienveillante domptait leur démence créatrice ; le souvenir d’une grande époque, une famille de poètes sous la houlette d’une femme bénissant et encourageant leur passion, une aimable société dans un décor propice. Il ne reste plus, aujourd’hui, qu’à s’incliner respectueusement sur ces ruines.

Quand je lus ce poème, le premier que je lus de lui et celui que je relis toujours avec le plus d’émotion, mon affection se porta immédiatement pour ce vieil homme silencieusement replié sur la vérité de son cœur timide et fragile, empli d’une nostalgie que son amour de la dignité va transformer en instant de recueillement, de grave célébration. Puis je lus d’autres poèmes, concevant une affection pérenne pour sa manière d’endurer douloureusement l’âge, de taire ou de déguiser sa peur, de se révolter contre ce qu’il sait inexorable. Ne sont-ce pas les contradictions d’un homme qui font de lui notre ami proche, bien plus encore que la grandeur de ses pensées ou la beauté de ses vers ?

Le jeune barde a vieilli, il écrit que le temps l’a rendu sage mais n’y croit pas, et sa voix n’a jamais été si fiévreuse, si prompte à l’hésitation et au déchirement. J’aimais cette imminence de la mort rendue sensible dans ses poèmes. J’avais hâte que le temps corrode ma jeunesse, mes ambitions, mon désir ; les heures d’angoisse et de détestation de soi me semblaient une épreuve salutaire : j’attendais le purgatoire avant d’avoir rien commis, je louais son remords mais secrètement ne désirais rien faire qui m’en pût accorder l’expérience. Le jeune âge, que l’on dit innocent, je préférais qu’il fût celui des mirages, et rien ne tenait la comparaison à côté de la chair rassise et de la voix rouillée de ce vieil homme. Je devins vite lucide sur ces discours chimériques que l’esprit s’invente pour reculer l’échéance du corps à corps avec la vie ; l’affection pour le vieux poète, cependant, ne me quitta jamais.

1929 : il mourra dans dix ans, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale que ses visions lui ont peut-être obliquement  annoncée. C’est un prophète assiégé par la certitude d’une catastrophe prochaine qui s’éteignit. Animé d’un grand sens du futur, il avait, du siècle nouveau qu’il a vu naître au milieu de sa vie, commencé à écrire la bruyante légende, il avait prononcé son baptême de sang. Pourtant, son cœur, ce sont les mythes ancestraux de l’Irlande et les légendes populaires qui l’ont forgé, en lui leurs héros ont donné un visage familier aux passions et aux instincts. Ceux qui le peuplent ont des plumes d’aigle gris dans les cheveux, ils observent la configuration des astres avant d’agir. Il a toujours préféré, je pense, à la compagnie des sénateurs, la race des paysans et des pêcheurs, leur simplicité, leur parler franc, leur cuir épais et rougi – lui que pourtant je ne peux concevoir que comme un homme extrêmement urbain, dissimulant sa nature craintive derrière un voile de délicatesse et de manières raffinées. Le rougeoiement du crépuscule, si intense parfois, lui rappelle les dernières lueurs du siècle qui vient de s’achever, et dont il n’est qu’un survivant qui tarde à mourir.

Il s’est éteint sur la Côte d’Azur, un jour froid de janvier, bien loin des brumes irlandaises. Son âme réjouie s’est-elle extirpée de la dépouille froide, frappant des mains comme jamais auparavant ? Ou bien, au contraire, au comble de l’épuisement et de la haine, a-t-il désiré cracher à la face de la mort, se drapant une dernière fois dans sa dignité d’artiste, cédant à un ultime emportement qu’il savait pourtant vain ? Quant à moi j’aime penser qu’un rayon de soleil est descendu vers lui pour éclairer son front et réchauffer tendrement son corps, simulant à ses yeux les bras accueillants des sages et des dieux qu’il a priés. Pourtant je ne crois pas qu’il se soit endormi paisiblement ; la mort vint pour lui au moment où la question du sens ne se posait plus en soi, mais sous la forme d’un considération anxieuse de l’œuvre accomplie, horriblement indéniable, tel un péché. Et puis les poèmes d’un vieil homme ne sont pas faits de la même matière que ceux qu’il a produits dans son jeune âge, mais de ces mots chargés du poids de ceux qui les ont précédés, secrètement pressés d’opérer le dénouement de toute une vie, travaillés par la mémoire des erreurs, des frustrations, des déceptions qui ont pétri la chair et lui ont donné un pli irréversible de tristesse et de gravité. Cette chair qui bien souvent lui inspira du dégoût : horreur d’un corps dont la faiblesse rend comiques les prétentions de l’âme, les rêves d’éternité, d’un corps capable de ne jouir qu’un instant, et dont les extases s’avèrent toujours trompeuses, décevantes. La bassesse de ses appétits. Et puis ce coeur que tout séduit, toujours changeant, toujours insatisfait. Pour prendre la mesure du dégoût de soi qu’il a pu ressentir, et que rappellent tant de ses poèmes, il faut écouter la voix de Yeats. Il est aisé aujourd’hui d’avoir accès à des archives sonores où l’on peut l’entendre parler ou lire ses poèmes. J’eus ainsi l’occasion de l’entendre lire « The Lake Isle of Innisfree » : c’est un texte de jeunesse qu’il est troublant d’entendre ressaisi par la voix tremblante et grise de l’homme âgé, à travers un brouillard sonore qui matérialise les années qui nous séparent de lui. La diction est solennelle, et scande avec emphase des mots encore pleins du désir qu’il a formulé il y a longtemps. Le vœu d’une retraite paisible et d’une vie réglée, la dissipation de soi dans la simple présence des choses. Mais quelque chose d’autre est sensible dans sa voix, que l’âge a fait naître : une incertitude, un remords, l’angoisse du créateur qui se retourne sur son œuvre et la considère avec sévérité et intransigeance. Un qu’ai-je donc fait ? mâtiné d’à quoi bon tout cela ? ; la peur d’un jugement dernier. Ce qui dans le texte du jeune homme souhaitait le départ pour une vie dégagée des impératifs sociaux, s’est aggravé, et l’on ne peut pas ne pas entendre le souhait d’échapper à ce jugement final, et plus profondément, l’attente d’une improbable sanction positive, d’une absolution, l’espoir inavoué que son nom et sa mémoire méritent d’être sauvés. Tout cela hante sa voix et lui confère cette sensible faiblesse, le signe d’une humilité profonde et douloureusement vécue.

Comme tous les grands poètes, il a fait de sa vie la recherche et l’actualisation conjointes de sa singularité. C’est, très tôt, la conscience que son destin s’accomplira sur des sentiers infréquentés. Quelque chose en soi qui nous distingue, nous écarte des hommes, et fait que l’identité, que la fidélité à soi sont vécues en grande partie sur le mode de la différence. Comme si, au plus profond de soi, au plus lointain du dédale des grottes intérieures, sur la paroi d’un mur ou à même le sol argileux, se laissait deviner dans la faible clarté qui règne là, un signe étrange, quelques lettres entremêlées qui font un mot indéchiffrable, un hiéroglyphe pénétrant que l’on pressent qui est notre nom dans la langue mystérieuse de l’être, le code qui définit nos peurs, nos passions, notre façon d’affronter le monde et de se rendre disponible à lui. Certes, cette image qui m’obsède lui aurait été peu familière, mais je sais que la pensée d’une archive ultime de l’être et que le souci ininterrompu d’une gravité n’ont cessé de le préoccuper. De le distraire : c’est là un mot bien juste pour définir la conscience de Yeats, que le sang, la mort, la finitude et le hasard autant que la beauté ne cessent d’arracher aux circonstances quotidiennes pour le plonger dans une grave méditation. Le bruit de quelques gouttes d’eau lui donne soudain l’envie de se retirer du monde ; le vol d’une hirondelle lui rappelle le souvenir du temps passé et de ses amis défunts ; ou bien c’est le visage d’une enfant qui fait partir son esprit à la dérive, dans une région imaginaire où le souvenir d’une femme aimée remonte à travers un mélange de figures mythologiques ou artistiques, où la glorification de la vie prend le pas sur la nature pécheresse. C’est là que réside sa lucidité, dans cette obstination qui se maintient à travers les étapes de son errance et fait du chemin vers la tombe un destin fructueux. Et c’est, je crois, ce qui fait de Yeats un poète de la métamorphose perpétuelle, de l’écoulement des formes et des images, et partant, de la métempsycose, des cycles d’existences successives. D’où, enfin, le sentiment précis d’épuisement qu’il ressent à la fin de sa vie. Lui qu’ont animé tant de rêves et de voyages imaginaires, lui qu’ont secoué tant d’éclairs de lucidité, le voilà usé, vidé, pressuré. Triton de marbre qu’ont rompu les intempéries. Dépouille, carcasse, manteau déchiré.

Pourtant l’inspiration est toujours là, les saillies poétiques sont de plus en plus vives : l’écœurement et la provocation ont pris le relais de l’usage des masques, des symboles et des mythes. Son amertume et ses contradictions infusent sa poésie, qui prend un tour résolument personnel et moderne. Sans renier son amour de la tradition et son conservatisme politique, il devient acerbe, cynique et provocateur. Ce sont des moitiés d’écervelés, des filles hystériques et des rois violents qui relayent son chant ; l’homme timide se fait soudain lubrique pour choquer les puritains ; il aime les chansons à boire, les récits licencieux qu’il récrit en vers, et les refrains populaires qui ont plus de sagesse que les meilleurs discours. Aujourd’hui seuls les morts trouvent grâce à ses yeux, ils suscitent chez lui respect et méditation, car eux seuls ont la sagesse ; nous autres, les vivants, sommes fous, « mad as the mist and snow » .

On se méprendrait à croire que l’attachement à la tradition n’est chez Yeats qu’une frilosité réactionnaire. Il y a, sans aucun doute, un goût du scandale, une manière de s’octroyer des licences que la vieillesse doit excuser, justifier même. Toutefois il n’est pas un réactionnaire contre mais pour : pour la réhabilitation des croyances, pour la valorisation du patrimoine imaginaire. Ce n’est que contre le désenchantement du monde qu’il se dresse, contre la négligence, l’oubli, et les prétentions de la rationalité. L’Irlande qu’il défend est imaginaire – ce qui ne veut pas dire fictive, ou illusoire, mais dont le fonds, l’essence, se trouve dans une région particulière de l’Imagination, cette grande faculté créatrice qui distingue les hommes. C’est tout un jeu d’images, de héros, de dieux ; c’est un cosmos, une manière de vivre les passions, de les chanter, et de mourir. Voilà peut-être ce qu’un jeune lecteur vient chercher dans cette œuvre pourtant si éloignée de sa culture natale : moins un sentiment de beauté, une émotion esthétique devant les vers, qu’une attitude dans la vie, devant la mort, quelques embryons de réponse aux questions existentielles que tous les hommes ont en partage.

Une forme arrogante de lucidité, presque cynique, a marqué à ce point nos esprits modernes qu’il est presque impossible de croire à la beauté d’une image sans y voir un mirage décevant, d’entendre des légendes sans distinguer en filigrane l’économie, la mécanique, la stratégie des pulsions et des désirs. Et pourtant, cette lucidité, il ne s’agit pas de la révoquer, ou de souhaiter qu’elle ne fût jamais conquise ; mais comment faire alors pour retrouver sans culpabilité ce goût de la magie et des croyances, qui sans prendre ce nom toutefois, nous manque terriblement. La réponse la plus immédiate, et la plus simple peut-être, me semble celle-ci : aller demander à quelqu’un de plus confiant que nous, qui dans son univers que l’on peut certes réduire ne fut pas moins vaillant ni moins lucide, de nous transmettre un peu de son ambition et de son courage.

On peut dire à maints égards qu’au vingtième siècle la poésie est entrée en résistance, qu’elle s’est inscrite en faux et fut souvent contrainte de se justifier, en perpétuel démêlé avec la philosophie, sa sœur ennemie, ou mise au tribunal de la linguistique et de la psychanalyse. Elle fut souvent contaminée, enrichie, travestie, phagocytée qu’elle était par telle ou telle orthodoxie. Voilà ce qui me fait regretter le temps de cette évidence du mot poète, que Yeats incarne si pleinement. Il lui donne une épaisseur de sens rare, un mystère, une aura, une vibration peu commune. A la fois mage visionnaire, ministre de la Beauté et de l’Un (certes jaloux de ses dieux), recycleur de la matière légendaire, ou faiseur de chansons qui se répandront dans les campagnes à travers les âges ; et tout cela d’un seul geste simple, convaincu de sa nécessité et de son bien-fondé. Mais aussi conscience romantique qui peu à peu se déchire et condamne ses prétentions, l’inauguration douloureuse de notre condition présente.

Dans cette folie qui s’empare de Yeats à la fin de sa vie, j’entends, bien sûr, la colère contre l’âge, mais aussi et surtout la résurgence de la tradition, le souvenir déchaîné des héros. J’aime sa fièvre et ses emportements, je voudrais aboyer avec lui. Prolonger ses cris que transcende une force immémoriale.