L’aube et la toupie

par Irène Gayraud

*

C’était souvent le soir, à l’aube de mon adolescence. Comme l’homme au moyen-âge de lui-même est assailli par la possibilité d’une contingence absolue, je voyais parfois, dans un éclair d’angoisse, le vide.

Vision de la terre anthracite, tournant sur fond noir comme une toupie lente que personne n’aurait lancée.

C’était souvent le soir, à l’instant de fermer les yeux, dans l’obscurité de la chambre. Le vertige glacé apparaissait. Tout à coup, comme on tomberait dans un gouffre, la planète presque noire se détachait, dans une absurde révolution, d’un cosmos infiniment vide.

L’effroi d’une pensée brutale m’opprimait : cette toupie tourne dans le Rien.

Et surtout POUR RIEN.

Comment, presque encore enfant, trouver des mots pour cette atroce intuition ? De mon incapacité à la nommer, elle gagnait sans doute sa puissance.

Au réveil, il n’en pouvait être ainsi.

Marchant sous le ciel, mes bras se tendaient en pensée vers des liens invisibles, je souriais au soleil, œil immense, terrible à la fois, et complice. La sensation de rapports secrets s’élevait puis luttait, face au souvenir de l’angoissante vision nocturne.

La toupie tournait pour rien, mais je me débattais, je la voulais liée.

La bibliothèque, étendue à ma porte, m’attirait souvent.

Au détour d’une couverture où un visage aussi jeune que le mien et d’une beauté magnétique m’avait arrêtée, je saisis les Illuminations. Le livre feuilleté au hasard s’ouvrit, par une cassure de la tranche, sur « Aube ». Le premier vers s’agrippa à ma curiosité, et m’entraîna.

Je lus « Aube ». Et, fébrile, le relus.

En un instant, au seuil de ma vie, « Aube » m’offrit tout. L’érotisme du corps et du monde, la confirmation soudain que les liens étaient là au cœur de l’univers, le dévoilement par le regard, le rythme des phrases dans leur course, le bonheur inattendu de la langue étrangère, l’onirisme, la conscience d’un temps magique, et le blanc, le blanc, le vide enfin nécessaire.

L’aube était embrassée, les pierres regardaient ! Étrange sentiment de victoire et d’orgueil devant la preuve par le poème de mes intuitions informes. La fin du texte m’étourdissait, elle me parlait de ma vision nocturne, écartelée sous un soleil de midi, et je la contemplais. Comme un talisman créant l’équilibre fragile entre mon désir de liens et mon effroi du rien, j’emportais « Aube » avec moi.

Mon esprit enfant fut incapable de rien formuler, ce fut l’éveil frissonnant de mon être à la poésie.

À partir de ce jour, dans son gouffre noir, « Aube » accompagna la toupie, et sans fin trace avec elle des cercles invisibles.

Danse fragile, qui balance et tournoie mon vertige.

Paris-Heidelberg, mars juillet 2009

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