Sonnets pour un arbre

I

LES ARBRES

Colloque léger d’air et de feux ; sommeil
Traversé de lumière dans le secret
De vos branchages mêlés. – Oui,
C’est ainsi que vous explorez le temps.

Ou bien c’est une ronde parfois :
Haute, lointaine, et tristement je rêve
De partager votre intelligence… Quelle aube,
Quelle illusion célébrez-vous, ô lucides danseurs ?

– Et qui, autant que vous, peut recueillir
La parole des morts quand, lune brisée,
Elle se répand dans vos feuillages ?

Et ce fleuve s’accroît : « Sauras-tu, dit-il,
Si dignement soutenir le cortège ? – Désire,
Et laisse-moi grandir à contresens. »

II

UN ARBRE

Etre est un geste simple pour toi ;
Que suis-je que désordre, fébrile feu,
Ou crispation sauvage au prix de ce
Sensuel dénouement – de ce miel

Sur la hanche du temps étiré, détendu.
Cœur, croisière, crue… les mots
S’entre-dévorent, qui enflamment
Ce rameau de mémoire, ton nom.

– Ange d’adoration, sur chaque maille
De l’air tu vis penché, et chaque cri
Grandit en fleur entre tes mains.

Et comme toi par le soleil mon crâne
Sera-t-il fendu ? laissant briller dans
Le feuillage les plus simples symboles.

III

UN ARBRE (2)

Vaste sourire étalé dans le feuillage ;
Fidèle l’arbre à la dictée du temps, qui dit
D’un même mot la flaque claire après la pluie
Et l’eau instable des rêves, l’eau profonde ;

De l’ordre peu à peu la face feint de s’assembler
En ces cryptes aériennes, sur ces dalles solaires :
Musique ! Illusion et mémoire mêlées !
Je voudrais m’agenouiller contre le ciel et boire !

Mais point de marches dérobées. – Gravir
Est une patiente dispersion dans la lumière,
Une leçon sévère à prendre dans son vin

D’égarement, d’oubli et de refus…
Et quelles mains écartelées, brûlées d’accueillir,
Faut-il au terrestre rite si haut célébré ?

IV

PAROLE DE L’ARBRE

Dis-moi, archer au poitrail d’or, – ta cervelle
Roule bien des murmures de sagesse,
Et ton souffle est si calme, là-haut –
Raconte-moi ta solitude, ta légende :

« Non point emblème ou chiffre mais
Le chevalier, jouissant calme dans l’air frais ;
Et l’azur est ma sœur, que, nageur amoureux,
Semis croissant d’étoiles, je traverse, j’explore.

J’émerge de bien des combats, mémoire
Des sombres appétits, des sexes tendus ;
Tu peux rêver de cartes, de filons, de routes –
Mais t’échoueras cent fois contre ma paix :

Mon visage c’est une palme pure… et je ris,
Moi ton image inverse dans l’eau d’éternité. »

V

ADIEU

Mais il faut, je le sais, que je meure.
Oh ! laisse-moi rêver à ma métamorphose,
Et grandis, dans cette autre lumière,
Sur ta rive de brume, lointaine, incandescente.

Un bras de ce feu se détache, s’envole,
Qu’attise le souffle recueilli du temps ;
Un chant se fait là-bas… mon âme frappe,
Frappe des mains plus fort encore…

Je le sais qui m’invente, déjà dans l’avenir,
Défait mon désespoir et ma pauvreté,
Et lave enfin le front noirci des morts
Que l’obsession ne lâche pas.

– Que je ne cesse pas de me débattre, de lutter
Car c’est d’épuisement que je dois mourir.

*

(*) Poème chargé de la mémoire de Yeats, et que je considère comme l’ombre portée, en moi, de « Sailing to Byzantium »

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