Des références secrètes, par Fabrice Sanchez

DES RÉFÉRENCES SECRÈTES

PAR FABRICE SANCHEZ

I.

Un ami – mettons celui qui tient ce blog – lit des poèmes, en écrit, en traduit à ses moments perdus, le mercredi, le jeudi, le samedi, le dimanche parfois, et compte en préfacer quelques-uns.

Il s’ennuie au théâtre.

Il a tenté d’ouvrir quelques romans, ils ont glissé de ses mains. Parfois, un récit retient son attention, mais sans intrigue ni personnage, sans révélation finale – la vulgarité des textes à chute – des méditations, à peine des promenades, l’ombre qui descend, les branches vertes, quelques souvenirs. Le temps ne nous concerne pas. Il lit quelques poèmes. Il dispose de sa ration de pluie, de pierres, de feuilles et de vent. Il ajoute sa voix à d’autres voix et, par un juste retour, en conserve les inflexions dans ses propres vers.

Qui est-il ? Que peut-il espérer ? Deux ou trois problèmes qui nous furent soumis il y a longtemps, quelques vieillards dignes et oubliés, une somme de pensées et de nuages l’occupent.

Tous les jours, il traduit une grosse centaine de vers. Yeats, Clare, Wordsworth.

Il voudrait écrire des nouvelles.

Un homme écrit, il n’a pas quitté sa table de travail depuis trente ans, et chaque page qu’il finit est emportée par le vent. D’un immense chef d’œuvre, ne reste que sept traductions, toutes différentes, quelques savants rêvent de reconstituer l’original. Deux hommes prétendent chacun avoir écrit un grand livre que l’autre aurait traduit, chacun présente son texte en regard de l’autre, et nous devons distinguer l’original de la traduction. Un auteur, parce que son éditeur s’est montré négligent, ne dispose plus de son manuscrit, récrit son œuvre de mémoire, la première version réapparaît ; inquiet, indécis, il se demande quel texte aimer et publier.

Yeats, Clare, Wordsworth ?

Il s’agit de Borges.

Ses traductions, ses poèmes paraîtront et seront célébrés, je l’espère. Quand les micros se tendront, il évoquera Yeats, Clare, Wordsworth, Bonnefoy sans doute, Jaccottet, il parlera de voix, de souvenirs épars que l’écriture rassemble, de la vanité de la traduction, de la perfection, à laquelle il faut renoncer, Wordsworth, Yeats, Clare.

Il faudra quelqu’un – je m’en chargerai – pour dire enfin que ces trois noms expliquent très imparfaitement son œuvre de traducteur et de poète. Le filtre qu’impose cette poignée d’Irlandais ou de Britanniques la rend sérieuse, sénile par moments, inutilement inquiète et compliquée.

Borges la révèle. Oublions les projets de conscience de soi, les voix qui se mêlent, l’espérance, etc. Ses grands recueils, les plus humbles distiques, ses récits, un vaste projet autobiographique, son théâtre qui paraîtra un jour, portent tous la trace d’une œuvre infinie et totale, marquée par le génie bien sûr, inquiétante, mais fumiste, sans cesse tendue entre l’absolu et l’humour le plus désinvolte. Il a accumulé les souvenirs sublimes et lacunaires, les traductions contradictoires, les nouvelles inachevées et superbes. Quelques vers insignifiants, s’ils n’étaient prodigieux.

Jorge-Luis Borges.

II.

Céline, apprend-on en licence, invente une langue populaire, corporelle, qu’il nourrit de Rabelais, de Zola, mais précieuse, délicate par ailleurs, de la dentelle, la Rochefoucauld, Racine, quelques autres. Quelques traces de Freud, le souvenir des chroniqueurs qu’il lisait au Danemark, quand il attendait d’être ramené en France puis exécuté, Joinville, Froissart. Il invente une langue qui manifeste, mieux que la prose néo-classique des confrères, le désordre du monde et des êtres.

Les programmes de collège ne disent pas autre chose.

Henri Godard, dans sa belle biographie de Céline, évoque lui aussi cette double ascendance, la lignée pure et classique, Pascal, Madame de La Fayette, la souche bâtarde, l’écho des tavernes où l’on pisse la bière, où les serveuses sont troussées dans les coins, Bruegel, Molière. Louis-Ferdinand Céline, le petit Ferdinand que flanquent le prénom du père, la petite bourgeoisie digne, propre, Louis, celui de la grand-mère maternelle, Céline, tout juste revenue du ruisseau.

Toutefois, ajoute Henri Godard, Shakespeare reste « la référence secrète » de l’œuvre de Céline.

Oublions les corps qui rotent et s’éparpillent, l’argot, la chronique furieuse des deux guerres, les saloperies serties de parfaits subjonctifs, le moraliste qui révèle enfin à l’homme qu’il va crever bientôt et que, d’ici sa mort, il est une ordure. Céline n’est ni Pascal ni Rabelais. Il est Shakespeare, Lear devenu zinzin, Yorick.

Puck.

Une guirlande d’insultes et, soudain, les forces contraires qui nous rendent malheureux, nuisibles, n’existent plus. Céline ne peste pas. Il exulte. Les invectives, les phrases qui ne durent pas trois syllabes, obsessions ne manifestent pas son hystérie, mais sa légèreté. Chaque exclamation est un pas de danse, le mouvement qui élève du sol et soustrait à la pesanteur. La rage et les ordures libèrent. Les bombes explosent, un ballet se forme. Les éclats ont des formes d’étoiles. Nous quittons Verdun, Sigmaringen, nous sommes dans la forêt des songes. Délesté de sa fureur, de mille ans d’aigreur, Céline devient féerique.

III.

Nous lisons à travers des verres de couleur.

Les femmes nues sur la couverture, la profondeur de l’encre, le bruit autour de nous, dans le café, d’autres lectures, notre rendez-vous de six heures modifient notre lecture, lui imposent des formes, des inflexions de même que le résumé que nous avons nécessairement lu, l’avis de la libraire, que nous n’avions pourtant pas sollicitée, deux phrases devenues célèbres.

La pelouse où nous sommes allongés.

Nous les lisons aussi à travers les verres que les auteurs taillent pour nous, les préfaces, les toasts, une somme d’articles critiques, quelques lettres. Ainsi, les recueils de mon ami, son théâtre complet seront lus à travers le prisme de Wordsworth qu’il a traduit, de Yeats, qui lui inspira son premier grand récit, de Bonnefoy, qui a préfacé chacun de ses textes. Pourtant, rien n’explique mieux son œuvre que Borges, celle de Céline que Shakespeare.

Chaque auteur mérite d’être relu à la lueur d’une « référence secrète ». Il n’a écrit aucun livre sur cet auteur, et lorsqu’un micro lui est tendu, qu’un deuxième puis un troisième lui succèdent, ce n’est pas son nom qui est répété. L’article qu’il lui a consacré ne figure pas dans ses œuvres complètes. Un coin de phrase l’évoque, dans une lettre, une vieille composition, une fiche de lecture. Il l’a oublié.

Il l’a tu.

Nicolas Bouvier poursuit le voyage de Marco Polo. Il le cite et l’admire. Quelques journalistes l’approchent, il parle d’un vieux rêve : compiler ses récits en un Livre des merveilles.

Marco Polo, soit.

Mais un nom étonnant apparaît dans une lettre à Thierry Vernet : Antoine Arnauld.

Bien sûr, Nicolas Bouvier émerveille son lecteur. Il l’invite à découvrir d’autres mondes, d’autres mœurs, à lui faire quitter ses habits d’occidental accablé, revenu de tout. La suite d’arnaques, le grand souk d’Ispahan, la bagnole toujours en panne, la gargotière qui sourit, écrase les pieds, sous la table, les dômes de faïences bleues que le vent n’entame pas. De quoi lire pendant sa croisière FRAM.

Le voyage, les mosquées de campagne ne sont que des moyens. Nicolas Bouvier est janséniste. Il lui importe avant tout de briser ce corps au travers duquel on ne voit pas assez, l’user, l’accabler de veilles, de currys rances, de fièvres inconnues, perdre six, douze kilos, finir sa nuit dans le caniveau, se réveiller quand tombe la neige.

Il s’est assez humilié, et deux ceintures ne tiennent pas le pantalon. Dieu apparaît enfin, qu’un autre voyageur, nourri, décent, habillé, arrogant en somme, ne percevrait pas : une lanterne de pierre, un buisson inondé de soleil, une charrette de foin, au matin. Devant l’Himalaya, quelques rizières vertes.

Baudelaire traduit Poe, Thomas de Quincey, écrit des lettres à Wagner, qu’il ne signe pas. Poe, Thomas de Quincey, Constantin Guys.

Nous n’y sommes pas, c’est Laclos.

Oublions Flaubert, Saint-Simon, présents dans chaque article qu’il donne au Figaro : Proust continue l’œuvre de Marc-Aurèle. D’autres motifs apparaissent dans le tapis. Balzac et les Psaumes, Molière et Ovide, Woolf et Don Quichotte. Giono précise les contours de Michon.

Il y a d’autres références tapies.

D’autres verres attendent d’être taillés.

2 thoughts on “Des références secrètes, par Fabrice Sanchez

  1. Claire samedi 25 février 2012 / 15:30

    qu’un ami véritable est une douce chose…

  2. Pierre Mendrac mardi 3 février 2015 / 11:13

    Très beau texte (j’ai beaucoup aimé le passage sur Nicolas Bouvier), on ne le lit pas assez!

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