« Hélas ! », Oscar Wilde

En guise d’avant goût à un plus dense travail de traduction, que je livrerai ici dans quelques jours, voici une traduction à la diable d’un sonnet de Wilde. Comme à beaucoup de ses poèmes, Wilde a donné à celui-ci un titre en français, que je ne puis m’empêcher d’entendre comme l’écho lointain du dépit exprimé par Antiochus quand tombe le rideau à la fin de Bérénice. Du dépit ? sans doute, mais tout autant, et d’autant plus chez Wilde, la volonté de relativiser ce sentiment. Wilde était trop orgueilleux et distingué pour ne pas colorer son désespoir – un mot que sans doute il aurait révoqué. Sa tristesse, dira-t-on, ou sa mélancolie. On est bien loin, ici, du laconisme hautain, des formules glaçantes et des litotes de la « Ballade de la geôle de Reading ». Et pourtant ce « Hélas ! » est un poème de la chute, on y trouve la pensée, certes convenue, d’une vie antérieure dédiée à la production d’un chant harmonieux. Et comme dans celle de Baudelaire, il y a un secret auquel l’accès est interdit aujourd’hui, on ne distingue plus les lignes qui en révèlent la teneur sur le parchemin de l’âme, de vains écrits sont superposés, les cloches qu’agite le sonneur sont aussi fêlées.

Note aux trois derniers vers. Dans Samuel, 14, Saül interdit aux Israélites de manger, sous peine de mort, avant que les Philistins ne soient vaincus. Malgré cela, son fils Jonathan a goûté du miel dans une ruche pendant qu’il menait ses troupes à la victoire : « Je n’ai que goûté un peu de miel au bout d’un bâton que j’avais dans la main, et, zut (lo), je dois mourir. »

*

Hélas !

Dériver avec chaque passion pour que mon âme
Devienne une harpe où tous les vents viennent jouer :
Est-ce pour cela que j’ai abandonné
Ma très vieille sagesse et l’austère  contrôle ?
Ma vie ressemble à un parchemin deux fois écrit,
Où un jeune garçon a gribouillé pendant son loisir
De vaines chansons pour la flûte et des virelais,
Qui ne font que gâcher le secret de l’ensemble.
Il y eut sans doute une époque où je foulais
Les hauteurs ensoleillées, et hors de la vie dissonante
Je frappais une corde claire pour ravir les oreilles de Dieu :
Ce temps est-il révolu ? eh ! d’une petite tige
Je n’ai fait qu’effleurer le miel des idylles –
Et faut-il que je n’aie point une âme en héritage ?

© Maxime Durisotti, février 2010

2 thoughts on “« Hélas ! », Oscar Wilde

  1. Colophane jeudi 24 février 2011 / 10:57

    Bonjour.
    Vous écrivez : « Wilde était trop orgueilleux et distingué pour ne pas colorer son désespoir – un mot que sans doute il aurait révoqué. » On ne saurait mieux dire…
    (Votre blog est un enchantement. Pour sûr, je reviendrai.)
    Cordialement.

  2. Obiswan vendredi 1 avril 2011 / 0:36

    :) Oui, tout comme Monsieur Christophe « Colophane » Henry ( d’habitude, il dit : « Votre blog est une œuvre »… Petite méforme, Christophe ?)

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