Patrick Kavanagh, cinq poèmes

Patrick Kavanagh est né en 1904 dans la campagne irlandaise de Mucker (Inniskeen, Co. Monaghan). S’il est aujourd’hui considéré en Irlande comme un poète capital du XXe siècle, sa renommée n’a pas traversé les mers et il demeure presque inconnu en France. Il a eu la malchance de vivre et d’écrire après Yeats et avant Seamus Heaney ! Seul son célèbre roman Tarry Flynn a été traduit en Français, dans une petite maison d’édition ; il a tout de même eu droit à une part conséquente dans l’Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle dirigée par Jean-Yves Masson chez Verdier en 1996, et c’est tout – quoique je n’ai pas poussé loin mon enquête éditoriale. Entrez dans n’importe quelle bookshop de Dublin ou de Galway, et vous trouverez maints volumes de ses œuvres dans l’incontournable rayon Irish interest – la promotion du patrimoine littéraire comme appât touristique est très surprenante en Irlande, quoique tout à fait compréhensible : et cela ne concerne pas que les librairies, on trouve aussi les portraits de Joyce, Swift, Kavanagh, Yeats, Beckett… aux murs de bien des restaurants, cafés, etc.

Itinéraire intéressant que celui de Kavanagh, né dans la campagne et que rien ne prédestinait à autre chose qu’aux travaux de la ferme, à la vie servile des ouvriers de la terre et les rituels sociaux des petites communautés. Fils d’un cordonnier qui possédait quelques arpents de terre, il quitte l’école à treize ans pour aider aux champs et rêver de s’installer un jour à son compte. C’est dans le secret de sa chambre, à la lueur de la bougie, qu’il nourrit son intérêt pour la poésie et commence à en écrire, espérant que sa mère ne va pas l’appeler pour lui demander d’aller nourrir les vaches. Les premiers poèmes reflètent la vie à la campagne ; quand ses premiers poèmes sont acceptés dans The Irish Statesman, la revue dirigée par George Russel (AE), il découvre à son tour Yeats, Joyce, Stein… Son poème « The Ploughman » reçoit un accueil très favorable et, grâce à George Russel, est introduit dans le milieu littéraire. Il est cependant estampillé poète-paysan : une espèce curieuse d’écrivain. On lui commande bientôt une autobiographie, ce sera The Green Fool, qui connaîtra un succès retentissant, mais que son auteur viendra à rejeter car le livre conforte malgré lui les représentations caricaturales des paysans : des bouffons comiques pour les londoniens, de sublimes primitifs pour les dublinois. Kavanagh reprochera à la clique du théâtre de l’Abbaye, Lady Gregory, Yeats et les autres d’entretenir ces visions idéalisées ; trop facile, pour Yeats, issue de la classe moyenne, de parler des paysans. De même, les premiers poèmes se font souvent l’écho d’un débat personnel sur la difficulté d’assumer une identité poétique : comment ne pas souffrir d’un défaut de légitimité quand on est né près d’une étable.

Il reste encore bien des choses à dire, mais je m’arrête ici pour aujourd’hui, et vous livre cinq poèmes en traduction française. Une ou deux tournures m’ont laissé perplexe, j’ai laissé mon intuition suppléer mon savoir ! merci par ailleurs à Marie et Nick. Ces cinq textes font partie des premiers poèmes qu’a écrits Kavanagh : le choix d’un destin, la construction d’un éthos, la réflexion de sa sensibilité, tout ce qui fait qu’un homme devient poète, mieux, cherche à devenir poète y affleure de façon sincère et émouvante.

*

Adresse à un vieux portail de bois

Abîmé par le temps et les intempéries, à peine bon
A faire du bois de chauffe ; il ne reste plus une écaille
De peinture pour masquer ces rides, et ces grincements
Font un cri rauque qui déchire le silence – gonds rouillés :
Du barbelé agrippé à un bras pourri
Remplace le vieux verrou, avec un charme mesquin.
Le peuplier sur lequel tu t’appuies est mort,
Et tout le charme de sa jeunesse est oublié.
Ce fossé devra bientôt trouver un autre gardien,
Sinon les vaches iront errer dans les champs.
Elles riront de toi, vieux portail de bois, tes membres,
Elles les disloqueront, les pousseront dans la bouillasse.
Alors je ne pourrai plus m’appuyer sur ton sommet
Et penser, rêver de galets sur la grève,
Ou regarder les colonnes féériques de la fumée de tourbe
Monter des cheminées chaulées en spirales célestes.
Ici j’ai toujours honoré le tendre rendez-vous,  et de tout cœur
Quand nous étions tous deux amants, et que tu étais neuf.
Et de nombreuses vois j’ai vu l’œil rieur
De l’écolier à cheval sur ton dos robuste.
Mais la longue main argentée du Temps a touché notre front,
Je suis celui dont se moquent les femmes – toi, les vaches.
Comment pourrais-je aimer les portails de fer qui gardent
Les champs des riches fermiers. Ce sont de durs
De froids objets, un battement autour des piliers de béton,
Le bout du doigt pointé comme les vieilles lances
Mais toi et moi sommes de la même race, Portail en ruines,
Car tous les deux nous avons souffert le même destin.

 

*

Poursuite d’un idéal

Novembre est arrivé, et je t’attends toujours
O nymphe au pied agile qui m’as esquivé
Quand je t’ai aperçue parmi quelques insensés,
Que par la force de ma volonté je t’ai poursuivie.
Tête baissée j’ai foncé pour t’assassiner, de passion,
Trop facile, beaucoup trop facile, alors j’ai pleuré,
Tu ne méritais pas une seule goutte d’encre de ma plume.
O fleur de la lumière simple, le frisson
Des choses simples devenues légions d’anges
A bondi entre tes jambes lubriques. Je t’ai suivie
A travers Avril, Mai et Juin, jusqu’à Septembre,
Et tu as continué à me guider, jusqu’à ce que l’aliment de la passion
Ait pourri dans ma sacoche. A présent je courtise
La trace des pas que tu laisses à travers Novembre.

(1938)

*

 

 

 

 

 

Dans la même humeur

Tu ne seras pas toujours lointaine et pure, pareille
Au mot conçu dans le ventre d’argent d’un poète.
Tu ne seras pas toujours une caution métaphysique
Pour les poèmes que j’écris. Dans ma sinistre chambre
Cette année, et si Dieu le veut, tu pourrais être
Une femme innocente, péchant pour la première fois,
Et rejetant loin d’elle l’immortalité
De l’à-jamais-incréé. Le violon
N’est pas plus réel que la musique qu’on joue avec.
Ils m’ont dit ça, les prêtres – mais moi je suis fatigué
De n’aimer que par l’intermédiaire de mes sonnets ;
Je veux par l’Homme, non par Dieu, être inspiré.
Cette année, ô jeune fille au visage en rêve entr’aperçu,
Quand tu viendras à moi, ce sera faite de Temps et d’Espace.

(1938)

*

L’ironie dans tout cela

Je n’ai pas l’audace intelligente des hommes
Qui ont su se rendre maître de la plume
Ou de la bourse.
Les complexes de tant d’esclaves sont dans mes vers.
Quand je raidis mes épaules pour regarder le monde en face,
Je vois le talent qui froidement
Me condamne à l’épuisement, à être voûté.
Mienne était la tâche du mendiant.
Aux rêves de beauté j’aurais dû naître aveugle,
J’aurais dû me satisfaire de marcher en retrait,
A regarder le miroir des pierres
Qui réfléchit Dieu en son ravissement :
Un conteur de seconde main pour la légende,
Une renommée de seconde main.
Il n’était pas juste
Que mon esprit se fasse l’écho des rumeurs de la vie,
Que je puisse voir une fleur
En gloire dans ses puissants pétales.

(1938)

*

Avril, la nuit tombante

Avril, la nuit tombante.
C’est tragique d’être poète en ce moment,
Et pas un amant
Comme au paradis sous le plus silencieux rameau.

Je regarde par la fenêtre et je vois voleter,
Chauve-souris, le fantôme de la vie.
Oh je suis aussi vieux qu’un sage peut l’être,
Oh je suis aussi seul que le premier fou qu’on a fait roi.

Le cheval dans son étable se détourne
De la mangeoire à moitié pleine de foin, il rêve de l’herbe
Douce et fraiche dans les fossés. Oh, sont-ce des mots
De jalousie qu’il hennit, pensant à l’âne de John MacGuigan
Qui n’a jamais été dressé dans l’étable ou par la bride ?

Un jeune laboureur siffle faux le long du sillon,
Il ne se soucie pas du tout du sort de l’Europe,
Tandis qu’assis là je ressens la peine subtile
Qu’endure chaque poète réduit au silence.

(1937)

5 thoughts on “Patrick Kavanagh, cinq poèmes

  1. pv dimanche 12 décembre 2010 / 2:37

    Alors ça, merci bien cher Maxime ! Non seulement ta traduction est d’un naturel impressionnant, je veux dire ça ne « sent » pas la traduction, mais en plus Kavanagh est un fabuleux poète qu’il est de salubrité publique de découvrir, enfin. Bravo.

  2. Max dimanche 12 décembre 2010 / 2:47

    Merci beaucoup pour tes encouragements. Je suis tenté de me lancer dans une traduction de The Great Hunger, mais cela nécessiterait un temps et un investissement conséquents.
    Je me permets à mon tour de saluer ta traduction du début d’Omeros, Walcott est un poète remarquable que je suis en train de découvrir. Si le temps me le permet, je laisserais quelques traductions ici.

  3. Irène dimanche 12 décembre 2010 / 20:15

    Merci Maxime… »Dans la même humeur » est magnifique !

  4. Silofdaboc dimanche 23 janvier 2011 / 21:01

    Bon, je pense que si je veux reprendre mon Master que j’ai laissé tombé il y a now prés de 10 ans, je dois me plonger dans quelques classiques… Pourquoi pas une bonne tartine de poésie irlandise en prime?… Merci pour la qualité de tes articles, Sil

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