Barthes, Bonnefoy, Bergounioux

Lu en partie Le siècle où la parole a été victime, d’Yves Bonnefoy : un recueil d’essais écrits en gros depuis 2000, paru le mois dernier au Mercure de France. Ce volume a le mérite de rendre accessible un bon nombre de textes qui étaient demeurés peu trouvables ou alors à fort prix chez des petites maisons d’éditions : là, on a tout pour 25 €.

Je viens donc de lire le texte consacré par Bonnefoy en 2000 au Degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. Un programme alléchant, étant donné la divergence évidente entre l’un et l’autre. Dans la leçon inaugurale au Collège de France (début des années 80), Bonnefoy qui prenait la place du défunt structuraliste rappelait brièvement cette divergence et en appelait à une réconciliation, une alliance entre les deux pensées. Bonnefoy traite Barthes avec beaucoup d’égards, et c’est le moins qu’on doit à un mort quand on s’oppose à lui, soulignant l’honnêteté de sa pensée et le fond de bonne volonté qui l’anime. Roland Barthes est un écrivain qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle, comme je pense dans celle de beaucoup de gens de ma génération : c’est le poncif auquel on a droit dès la khâgne, en somme on ne peut pas y échapper. Quand je rappelle ces années, pas encore trop lointaines en réalité, je me rends compte à quel point la formation des jeunes lettreux est influencée, guidée, orientée par Barthes et sa clique. J’ai lu et passionnément aimé certains textes de Barthes, notamment ce fameux Degré zéro de l’écriture. Comme beaucoup, d’ailleurs, j’ai commencé par ne rien comprendre à ce livre ; la première phrase m’est restée en mémoire, tant elle m’a rendu aride l’abord du livre : « On sait que la langue est un corps de prescriptions commun à tous les écrivains d’une époque. » Ce « on sait que » que j’employais encore quelques mois auparavant dans mes exercices de mathématiques se chargeait d’un sens, devenait en fait réel, et pointait du doigt mon ignorance et la verdeur coriace de mon esprit. Mais je m’obstinai, et lus ce livre, le relus comme un bréviaire ; je lus d’autres livres de Barthes dont j’admirais et dont j’admire toujours l’élégance, la puissance elliptique, le second degré. – Voilà quelque chose qu’il faudra (mais peut-être cela a déjà été fait) étudier un jour, son second degré, son humour, son dandysme (un souvenir me hante, celui d’une phrase de Barthes, entre parenthèses, un petit décrochage rêveur dans lequel il dit que cette phrase de tel auteur aurait donné en latin un bel imparfait du subjonctif ; j’ai recherché cette phrase dans les livres quand le souvenir m’en est revenu un jour, mais en vain, et je commence à croire que c’est ma mémoire qui me joue des tours et invente des références inexistantes, qu’en somme j’ai tant lu Barthes qu’un Barthes intérieur s’est créé.)  Voilà, cette-fois-ci avéré et vérifiable, un autre trait de Barthes : dans le texte théorique qui suit les Mythologies, « Le mythe aujourd’hui » , Barthes explique comment il en vient à créer des substantifs pour exprimer la qualité des mythes, grâce au suffixe « -ité ». Un gamin de sixième comprendrait, et comprend d’ailleurs, car on leur enseigne la formation des mots à cet âge-là ; mais non, Barthes se fend d’une note de bas de page où il formalise sa démarche sous forme d’équation : « latin/latinité = basque/x, x=basquité » – lui qui sait être si rapide, si vif dans son écriture, prend le temps de démontrer l’évidence. Ces coquetteries me ravissent. On reprochera au Sur Racine ses envolées théoriques, son impropriété, ses délires : certes. Mais Barthes est ailleurs : il faut cesser de le prendre au sérieux, si je puis dire. Enfin, c’est à Barthes que je dois ma première émotion politique : les Mythologies, que poursuit une trop injuste fortune car on n’en fait plus qu’un livre recueillant les instantanés d’une époque, et qui sont un livre de dénonciation de la pensée petite bourgeoise, du discours de Poujade, de l’ignorance des bourgeois devant Racine, etc. L’essai dont je parlais, « Le mythe aujourd’hui », permet de mieux comprendre l’enjeu du livre, qui est de subvertir les discours admis. Certes Barthes n’est pas Foucault, et lui-même « revendique » le droit de vivre la contradiction de son époque, à savoir dénoncer son époque tout en étant un usager de ses signes, mais je regrette qu’on n’y voie qu’un marxisme de salon.

Revenir sur la critique de Bonnefoy à l’égard de la théorie de Barthes n’aurait pas grand intérêt, car on la connaît, elle était prévisible, ce n’est pas le chemin que je veux emprunter. On sait que pour Bonnefoy l’écriture ne peut être réduite à une pratique située dans l’espace clos de la langue. Ce dont je viens de prendre conscience en lisant ce texte (c’est idiot, mais je ne l’avais jamais formulé ainsi auparavant) c’est qu’il oppose une expérience à une théorie. Voulant riposter, il change de terrain : ce n’est peut-être rien d’autre, la poésie, garder l’expérience, la vie, au sein de l’écriture. Par conséquent, le débat n’a pas lieu d’être, ou pas vraiment : la riposte de Bonnefoy est un coup d’épée dans l’eau du point de vue théorique ; vivre est la seule question qui vaille, pas écrire, c’est un penseur éthique. On peut même rire de sa naïveté quand il veut montrer les limites d’une déclaration de Barthes qui définit l’écrivain comme celui dont la volonté le pousse à écrire, celui pour qui écrire est un acte conscient qui le distingue. Freud n’aurait pas dit le contraire, n’aurait même rien dit, car il ne s’agit pas d’une négligence du facteur inconscient, ce que Bonnefoy avance,  mais d’un point de vue proprement littéraire, artistique voire sociologique : est écrivain celui qui choisit d’investir la langue comme champ de travail, d’innovation, et il est opposé en cela, si mes souvenirs sont bons, à l’écrivant, qui ne fait qu’utiliser la langue, qui ne se distingue par aucun style. Mallarmé aurait parlé pour ce dernier d' »universel reportage ». En somme Barthes ne fait que dégager un critère de littérarité, comme le fait Bonnefoy quand il atteste chez un écrivain une vérité de parole ou qu’au contraire il souligne ses manquements ou ses égarements. –  Je crois que c’est ce changement de terrain qui m’a rendu l’œuvre de Bonnefoy si forte, si indispensable, à un moment où la formation intellectuelle que j’avais reçue m’avait laissé perplexe, nauséeux, à un moment où en somme je ne trouvais plus de fondement à mon savoir, ni aucune utilité, je pensais en rond et dans le vide. Bonnefoy était là pour me rappeler qu’un mot devait être le souvenir d’un moment de la vie, du « fragment d’une duré ». J’ai fini par retrouver un système de pensée avec Bonnefoy, mais celui-ci n’a pas paralysé mes facultés puisqu’il n’est que l’abstraction que j’ai pu tirer en prenant du recul sur mes lectures. Quoi qu’il en soit, cette position explique deux choses, ou plutôt une double chose : que la poésie et la traduction n’aient jamais été traitées ou pensées sérieusement par les structuralistes. Eux pour qui la littérature n’était qu’affaire de langue, on s’imagine qu’ils ont eu du mal à penser les œuvres autrement que comme des discours, non des paroles, pour reprendre la distinction de Bonnefoy. De cette époque, mais il n’était pas vraiment structuraliste, il n’y a que Sartre qui aurait pu s’entendre avec Bonnefoy, s’il n’avait pas commis ce terrible Baudelaire, s’il avait accepté de voir dans la poésie un travail de conscience de soi – mais il est si facile de détester Sartre, si génial par ailleurs, Les mots sont un livre grandiose, un grand livre de la conscience de soi, son Baudelaire demeure un mystère plus qu’une erreur, ou bien un livre idéologique. Bref, la formation phénoménologique de Sartre le poussait à étudier lui aussi des projets de conscience, et il reste quelque chose à écrire sur Sartre et Bonnefoy, je pense – à tout le moins dans le cadre d’une étude historique sur ces années-là.

Une expérience, donc, au fondement du geste d’écriture. La mémoire de l’un, l’effort de se souvenir, sont des définitions de la poésie. Une autre voie, donc, que celle proposée par Pierre Bergounioux, qui confronté à l’en-soi du monde s’est retrouvé perplexe, bête et muet comme une tanche, c’est l’image qu’il a utilisée. La voie choisie par ce dernier, celle de la connaissance, c’est l’opposé de la poésie, c’est le choix d’un travail de découpage et d’indexation du monde, de parcellisation en concepts, d’explications logiques selon des critères scientifiques. On est au carrefour avec Bonnefoy et Bergounioux, chacun d’eux répondant de façon différente à l’en-soi du monde. Bergounioux, pourtant, comme Rimbaud, aurait pu choisir la révolte contre la médiocrité et la misère de la province et s’affranchir par un chant, puisque ce moment fut éprouvant pour les deux. Il n’est plus question de choisir, ou de débattre ; je trouve avec Bergounioux une alternative intéressante à ce que propose Bonnefoy, à sa mise en garde contre le concept. Il y a une densité d’écriture et une vérité de parole chez Bergounioux, et aussi quelque chose d’artificiel : je retrouve ici la proposition de Barthes, l’écrivain est celui qui choisit de s’engager dans le terrain de la langue pour y développer son style. Quelque chose d’artificiel, en somme, mais qui est le détour, le moyen, la méthode d’accès à la vérité. By indirections find directions out. Se contenter de Barthes n’est plus possible, en tout cas pas pour moi, car la sécheresse théorique de sa pensée de l’écriture le rend inapte à penser le lien avec la vie, et c’est ce qui m’intéresse. Si Bergounioux est un écrivain au sens barthésien, puisqu’il y a assomption du style, engagement conscient et revendiqué dans le travail du texte,  celui-ci n’est pas le produit d’un travail purement artistique, il n’est que le charroi du savoir obtenu par décantation, dans un rapport magnétique d’attraction-répulsion pour l’expérience. Et s’il y a mémoire, il y a poésie.

4 thoughts on “Barthes, Bonnefoy, Bergounioux

  1. Haddon vendredi 3 décembre 2010 / 15:10

    et MioModus dans tout cela ?

  2. Amaury samedi 5 février 2011 / 22:44

    Salut Maxime,

    Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas passé sur ton blog. J’y lis cet article excellent qui me donnerait presque envie de me refrotter à Barthes – Barthes que je n’ai jamais beaucoup aimé, pour des raisons différentes des critiques que tu évoques, mais en partie aussi à cause de certains traits qui précisément te font l’aimer (et qu’on pourrait in fine ramener à son « dandysme »).

    Passons. Ce qui m’a fait réagir c’est une phrase : « que la poésie et la traduction n’aient jamais été traitées ou pensées sérieusement par les structuralistes ».
    Je vois à peu près qui tu entends désigner par « structuralistes », mais ton affirmation pose un certain nombre de questions, en rapport avec nos études respectives. Effectivement les travaux de ces années-là portant sur la théorie de la traduction sont principalement le fait d’heideggeriens (je pense à Berman, à Steiner), donc toujours avec ce rapport très particulier au langage ; sur l’autre versant, la théorie de la traduction est laissée aux empiristes, aux traducteurs, aux poètes. (C’est peut-être une vision déformée, à toi de me le dire et éventuellement de reprendre). D’où la question, qui affleure nécessairement : y a-t-il eu malgré tout, à ta connaissance, des analyses « structuralistes » de la traduction ? Du côté de la linguistique structurale par exemple, ce ne serait pas si étonnant.

    Au plaisir de te relire,
    AC

    (P.S. : D’accord sur Sartre, dont la détestation tenace ou la raillerie détachée – qui est l’attitude quasi-distinctive affichée par la plupart de nos aînés – est une facilité intellectuelle comme il y en a beaucoup d’autres ; Les mots est un grand livre certainement, du côté du Sartre « au scalpel » ; il y a aussi, du côté du Sartre « fulgurant » des essais, ses nouvelles de jeunesse, et tout spécialement « L’enfance d’un chef », que je te conseille si tu ne l’as pas lue).

  3. Natacha dimanche 25 septembre 2011 / 21:49

    Oui, cela donne à penser, et en tout cas envie de se replonger dans Barthes.

    L’idée de sortir de (au sens où il nous serait loisible de parler de quelque chose qui n’y soit pas réduit)  » l’espace clos de la langue » me laisse toujours un peu rêveuse.

    Est-ce pour cela que j’ai aimé l’Arrière-Pays ? Comme une détenue écoutant un n-ième plan d’évasion, ressentirait un peu, pour une fois, physiquement l’entreprise.

    (Il me semble par ailleurs que certains mots résonnent avec des passages de Critique de la critique, mais c’est un détail).

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