Bergounioux, face à l’en-soi

Lu Où est le passé (la moitié en fait), un entretien de Pierre Bergounioux avec Michel Gribinski paru à L’Olivier en 2007 ; entretien visiblement retravaillé compte tenu de la tenue de la langue et de la rigueur des démonstrations. Un livre absolument passionnant, dans la lignée de la conférence que j’avais ici recensée, La puissance du souvenir dans l’écriture. On connaît la densité de la prose de Bergounioux : elle est ici poussée à un degré extrême dans ce petit livre qui s’avère par conséquent très riche. L’entretien porte sur le travail de conscience de soi. En somme Pierre Bergounioux revient sur son travail littéraire en expliquant qu’il a été animé par le vœu d’objectiver, pour les comprendre, les expériences de l’enfance au fin fond de sa Corrèze natale, un recoin perdu de la « Gaule chevelue », et qui ont été traumatisantes : la vie morne et butée de la province, l’incompréhensible composition d’un paysage gris, noueux, rocailleux, qui fit naître en lui la plus grande perplexité. Face à la conscience, le mutisme des choses refermées sur leur « en-soi ». Remarques, rebonds.

Bergounioux met en place une sorte de dialectique de la conscience de soi, évoquant la nécessité de s’éloigner de l’univers des expériences traumatisantes afin de les comprendre. Mais c’est tellement mieux dit par lui, quand il évoque le retour des présences oubliées, haïes, à travers le filtre de la conscience objectivante : « Et puis nos esprits ont été alertés par des messages en provenance des lointains qui avaient franchi, pour la première fois, les ravins tourbeux, les crêtes hirsutes dont nos corps, et nos âmes, étaient captifs depuis le fond des âges. » Je répète : « dont nous étions captifs » : pour Bergounioux, le travail de la conscience de soi est vécu comme un affranchissement. L’enfant que nous fûmes, une de nos anciennes carcasses, une mue que nous avons insensiblement laissée, demande qu’on le libère. Je trouve très féconde cette idée de la césure, du temps mort, après quoi la connaissance et la conscience peuvent jaillir. Peut-être parce que j’ai l’impression moi-même de vivre intérieurement une forme de temps mort, que j’écris sur la conscience de soi en attendant de pouvoir établir quelques certitudes concernant ma propre existence. Le temps mort, que Proust a dit perdu : mais en sachant que l’écriture en ferait rétroactivement le temps de la maturation, de la décantation. Tout l’effort de Wordsworth, dans « Tintern Abbey » et dans le livre I du Prélude, c’est de raccommoder le tissu déchiré du temps, d’enjamber le vide sur le chemin du retour ; soit dit en passant, c’est le mouvement inverse chez Wordsworth, qui en appelle à l’enfant qui avait un contact privilégié avec la nature, il cherche à actualiser dans le présent la bénédiction première, originelle, fondatrice. La séparation d’avec la terre natale et les expériences qu’elle fit endurer fut vécue par Bergounioux comme un arrachement salutaire qui lui permit d’objectiver, grâce à aux sciences humaines ou géologiques, la réalité pays natal.

L’élaboration d’un savoir est capitale chez Bergounioux. J’avais déjà tenté d’expliquer que son écriture est pensante, et que ce qui fait justement l’intérêt de ses livres de littérature, c’est justement cette façon de penser littérairement, de façon indépendante, autonome, par rapport aux outils légitimes de la connaissance, les sciences (que j’entends au sens très large). En réalité le travail de Bergounioux s’abreuve à la source des sciences, sa langue porte l’emprunte des discours ordonnés ; cependant la force de l’auteur est de ne jamais se soumettre à un quelconque ordre du discours, celle de son écriture d’être littéraire (stylisée, artificielle), un style rapide, tendu, cuistre, qui est la preuve de cette assimilation des discours ordonnés. On pourrait peut-être définir l’écriture de Bergounioux ainsi : un rapport tendu à l’ordre du discours, aux discours ordonnés, qu’il esquive et reflète, rappelle. Bien qu’il ait abouché son esprit à la source des sciences, il est tout de même, et surtout, écrivain. (C’est peut-être aussi cela, la littérature : patauger dans la marge des sciences. L’idée de la littérature comme champ autonome d’élaboration du savoir me passionne ; malgré toute l’admiration que j’ai pour Bourdieu, je me dis souvent que l’étude des jugements de valeur, des classeurs classants et classés était déjà tout entière chez Proust, dans une ou deux pages sur le salon de Mme Verdurin, ou dans quelque remarque sur les goûts de Swann).

Comprendre, ambition absolue en réponse à la perplexité enfantine, dont l’emprunte semble ne pas pouvoir s’estomper : « Si le passé, le complexe causal vers et contre lequel je me suis retourné pour le comprendre et m’en déprendre, me demeurait impénétrable, s’il s’avérait qu’il se rit, dans l’ombre, de mes efforts pour lui échapper, autant cesser de vivre puisque cela se ramène à entrer, sur le tard, dans cette liberté qu’il nous avait obstinément refusée. J’ai la présomption monstrueuse de croire que ce que je pense n’est pas sans rapport avec ce qui a été et que l’idée que j’en ai l’emporte sur celle que s’en faisaient ceux dont il fut le temps. » Comprendre ou mourir. Et Bergounioux de se comparer aux « pionniers du rationalisme conquérant, [aux] esprits de la Renaissance et du XVIIe siècle » La densité, le rythme et la tension de l’écriture de Bergounioux, son élan, son drapé, son ironie, sa cuistrerie aussi, bref tout ce que le stylisticien détaillera mieux que moi, tout cela est le symptôme d’une horreur fondatrice, d’un désir maladif de maîtriser, de tenir à distance, de quadriller froidement la réalité, tant a menacé de ne jamais desserrer son étreinte la nuit de l’en-soi. Au fond il y a quelque chose d’émouvant dans cette posture d’écrivain ne cherchant plus le contact avec ce qui fut lui, ou sa vie, son enfance, qu’à travers les catégories du savoir ; ou plutôt, à qui il faut aller au-delà des catégories du savoir, dans la région sans ordre de l’art, réinventer et réordonner le monde jadis asphyxiant, lui donner un sens, le capturer dans les rets d’une parole tendue à l’extrême.

2 thoughts on “Bergounioux, face à l’en-soi

  1. D.F. samedi 20 novembre 2010 / 11:07

    Merci pour cet excellent texte, même si je soupçonne que l’entretien n’a pas été « retravaillé » du tout ! (On sait la source oralement miraculeuse que peut être Bergounioux…)

  2. D.F. samedi 20 novembre 2010 / 11:10

    Par ailleurs, sur la conscience de soi chez P.B., il y aurait beaucoup à voir du côté du jeune Sartre, celui des « Carnets de la drôle de guerre » ou — surtout — de « L’être et le néant », figure discrètement mais régulièrement évoquée par l’auteur dans ses textes et ses propos.

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