Ernesto, Umberto Saba

D’Umberto Saba, je ne connaissais que quelques beaux poèmes tirés du Canzoniere édités il y a presque vingt ans dans la collection Orphée dés éditions La Différence. Je n’ai donc pas cherché à savoir quel était le sujet d’Ernesto quand j’ai demandé aux Editions du Seuil de me faire parvenir la nouvelle traduction que vient de publier René de Ceccaty.

Ernesto raconte l’initiation érotique d’un jeune garçon de seize ans dans la Trieste de la fin du XIXe siècle : il commence par se soumettre innocemment à un homme, puis va voir une prostituée puisque c’est ainsi que font les jeunes garçons de son âge, et rencontre enfin – mais cet épisode n’a malheureusement pas pu être développé par Saba – un jeune garçon de son âge. Ernesto s’affirme d’emblée comme un jeune garçon ambigu, innocent et conscient du pouvoir de séduction qu’il a, franc et un peu écervelé, caractérisé par « cette façon d’aller droit au cœur des choses, au centre brûlant de la vie, dépassant les résistances et les inhibitions (…) » (p. 47) De même, Ernesto proclame sa sympathie pour le socialistes, lit la publication syndicale des travailleurs, s’opposant ainsi à la sympathie générale pour les patrons. Le jeune Ernesto connaît les angoisses du jeune homme qui grandit, « the distress of boyhood changing into man » : la nécessité de se dépuceler, le harcèlement amoureux d’un homme qui voit en lui un ange, pas méchant mais sordide, le premier rasage, contraint, par le coiffeur. C’est aussi un garnement qui joue des tours à son patron et un petit enfant triste de décevoir sa mère. En somme Ernesto est l’occasion pour Saba de revenir sur un moment clé de l’existence où pulsions et convictions cherchent à être reconnues et assumées.

Doté d’une remarquable préface du traducteur et d’une postface qui revient sur la genèse du roman, le récit de Saba bénéficie d’un travail éditorial de qualité. Ernesto a été entamé par Saba à la fin de sa vie, est resté inachevé, et ne fut publié par sa fille que durant les années 70. L’écriture d’Ernesto s’apparente à une libération pour Saba, qui avait occulté son homosexualité toute sa vie, car son image publique de poète en aurait souffert. Dans la préface, René de Ceccaty revient sur la singularité de l’expression des sentiments homosexuels de Saba, le plaçant au sein d’une constellation d’écrivains de l’homosexualité, italiens et européens. On apprend aussi que des poèmes du Canzoniere font écho à des épisodes d’Ernesto : en somme le moment de l’écriture d’Ernesto fut dans la vie de Saba un moment de reconquérir une partie de sa vie. On en vient à regretter que Saba n’ait pas pu aller plus loin, mais la maladie et la mort ne lui en ont pas laissé le temps, dans l’écriture des conséquences, de la transformation du jeune homme en homme. Ernesto apparaît comme l’occasion, brillamment saisie par Saba, de revenir sur sa propre identité, et au delà de la problématique sexuelle, il aurait été intéressant d’en savoir plus sur la nature de l’opinion politique du jeune Ernesto : fanfaronnade de garnement, ou bien aussi élément déterminant de l’identité, vécue intimement et politiquement dans la dissidence.

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Umberto Saba, Ernesto, Seuil, 2010, nouvellement traduit de l’italien par René de Ceccaty, 210 p., 21 € (livre envoyé par le service de presse)

leslivres

2 thoughts on “Ernesto, Umberto Saba

  1. F.S. dimanche 7 novembre 2010 / 7:48

    Tu ne sembles pas pouvoir dire de Saba ce que Sartre dit de Genet « Je n’ai pas de goût pour les jeunes garçons et mon casier judiciaire est vierge, pourtant, l’oeuvre de Genet m’a touché ».

  2. Max dimanche 7 novembre 2010 / 9:31

    Disons que je suis resté sur ma faim. Question jeunes garçons, à part La Mort à Venise, moi… Toutefois, ce qui est vraiment intéressant, mais je pense pas assez creusé (le pauvre Saba, il est mort), c’est que c’est l’histoire du jeune garçon qui est écrite, et pas quelque rêverie de vieillard sur le retour.

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