Lire

Pourquoi lit-on ? si ce n’était que pour se cultiver, à vrai dire, ce serait une perte de temps ; l’honnête homme en son sens classique n’a plus cours. En bien des occasions prendre son masque est utile, comme on tire une carte de sa manche, alors soit. La beauté en littérature me semble de plus en plus une illusion, rien ou peu de choses à l’aune à ce qu’elle est en peinture, ou en musique, d’emblée sens émus, vibrants. On lit peut-être pour se divertir, mais pas moi, d’autres choses me divertissent bien mieux que la lecture, sans me fatiguer autant, ou me requérir. Certes La Fontaine, Rabelais, Proust me divertissent.

Il m’arrive de penser en lisant, que chez moi l’acte de lecture soit doublé, parfois dépassé par une rumination intellectuelle : il se peut que je ne lise, au fond, rien que pour écrire. Qu’au fond mon goût de la lecture, à présent, ne soit plus motivé que par l’acte d’écriture. On dit pour se rassurer que bien lire, déjà, est un art, mais peut-ce n’être que dans le silence recueilli de la chambre, par l’applaudissement intérieur de l’âme. Lire ne me suffit pas, ne m’intéresse pas au fond si je n’en tire pas quelque chose à la fin, si je sens que je n’en approfondirai pas ma conscience des choses, n’en élargirai pas ma vision du monde, mais pour écrire, d’une façon ou d’une autre. Prendre des notes, commenter, méditer, s’accomplir ainsi en marge des textes mais véritablement, d’une certaine façon refaire le chemin de la conscience dans les textes, revivre consciemment ce qui se produit dans l’acte de lecture qui nous requiert tant que tout se joue en sous main de notre métamorphose intérieure. Amasser le savoir et les pensées d’autrui sur le monde ne m’intéresse nullement si je ne construis pas mon savoir dans la foulée de mon apprentissage,  dans la foulée d’untel n’élabore pas à mon tour une pensée, dans la foulée d’un poète une pensée, un vers, n’exprime une image, quelque chose.

Un mien ami, pourtant fin et dur lecteur, cède à la pulsion de ranger ses livres par éditeur et par collection, sa bibliothèque ayant l’air d’un rayonnage de quincaillerie où boulons, vis, écrous sont rangés par calibre. J’eus, dans mon jeune âge et comme bien des gens, l’idée de classer mes livres par ordre alphabétique d’auteur. J’ai abandonné cette idée, tandis que la première me parait tout à fait aberrante. Je ne trouve rien d’infiniment plus savoureux que le désordre apparent d’une bibliothèque, faisant s’aligner des livres de forme, de taille, de couleur différentes. Borges écrit qu’ordonner une bibliothèque c’est exercer de manière silencieuse et humble l’art de la critique : voilà ma pensée, que la bibliothèque reflète notre conscience de lecteur, qui place tel poète à côté de tel autre ou de tel philosophe en vertu d’un cheminement intellectuel personnel. Ainsi dans High Fidelity John Cusack a-t-il rangé ses vinyles de rock par ordre autobiographique, et le film de dérouler sa vie en chansons. Notre vie se raconte en livres lus, je la vois garantie dans la variété chatoyante de livres sur l’étagère , pour moi une guirlande. Lire, ou pire s’enthousiasmer, posséder des livres et prendre le risque que tout ce temps ne soit que vain gobage, voilà qui me terrifie. Car au fond lire m’ennuie, pas plus que le reste, mais moins que l’inaction ; si la lecture me distrait, c’est du remords de ne rien faire, ce qui veut dire de n’être rien, et c’est déjà ça.

3 thoughts on “Lire

  1. Fabrice mardi 26 octobre 2010 / 16:11

    On héberge des gens dans le malheur et on se voit ridiculisé en retour.

    Les quincaillers sont, comme les chasseurs et les poètes, des gens sensibles. Ils ont aussi leurs névroses. Ils sont pareillement doux et affectueux. Il faut les nourrir trois fois par jour et leur témoigner du respect.

  2. Fabrice mardi 26 octobre 2010 / 16:16

    J’ai sous le boisseau, pour un colloque prévu en janvier 2034 (prévoir son repas, appeler Rania-Google pour confirmer la venue), un petit article : « Le motif de la guirlande chez Maxime Durisotti. »

  3. Gabriel vendredi 29 octobre 2010 / 21:52

    « Il m’arrive de penser en lisant, que chez moi l’acte de lecture soit doublé, parfois dépassé par une rumination intellectuelle : il se peut que je ne lise, au fond, rien que pour écrire »

    Rumination intellectuelle ou artistique, j’avoue que pour moi ce n’est pas la même chose: l’un est plus sensible que l’autre dont la beauté est plus abstraite, géométrique?

    Quoiqu’il en soit tout le paragraphe sur la lecture qui doit servir à l’écriture, auquel j’adhère avec enthousiasme, n’est-il pas au fond un retour à la formation réthorique et à la notion d’innutrition d’Erasme et de Du bellay?

    En fait cette vision d’une lecture passive de pur commentateur me semble effectivement artificielle et surtout scolaire si je ne m’abuse – on assiste en effet à la fin du 19eme siècle et au début du 20eme siècle au passage d’une formation scolaire encore tournée vers la réthorique et la prodution de texte à une formation d’un élève d’abord critique et commentateur) .

    Quoiqu’il en soit cette lecture pour elle même, de divertissement, dénature ce que doit être à mon sens une lecture: un premier élan , une énergie qui doit résonner chez lecteur et ne peut s’achever que par l’écriture. C’est la lecture passive qui me semble la moins naturelle et la plus contestable. C’est comme s’arrêter aux préliminaires….

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