Le drap froissé

Je ne vois pas un drap froissé, en lambeaux, mais toute ma nuit passée, ma dure nuit : la porte en rêve ouverte à un intrus menaçant, ses paroles noires, ses complices dans l’ombre et mon impuissance, la porte trop petite. Avant que j’aille me coucher, la vision du lit noueux me rappelle que le combat est à reprendre.

Ou bien c’est tout l’été qui revient quand un peu de lumière révèle l’usure de mes sandales, est recueillie dans le creux formé par mon talon sur la semelle. Ce détail ridicule me soulage : cette partie de ma vie qui n’est plus que mentale – pourquoi ne serait-elle pas une invention, ainsi que tout mon passé, de mon esprit rêveur, malicieux – est bien réelle, que non seulement mon esprit, mais mon corps aussi est dépositaire de cet été.

Deux spectres hantent ma mémoire : deux bâtiments industriels désaffectés assis au bord des routes. L’un est fait de briques rouges noircies par les ans ; ses vitres d’un vert opaque sont brisées, elles ne laissent entrer presque aucune lumière et gardent entier le mystère de ce qui se trouve à l’intérieur, ce qui s’y passait. Ce n’est que ma propre fantaisie qui me fait imaginer qu’il s’agit d’une ancienne filature, et que seuls des pendus se balancent encore dans le secret de ces murs. L’autre est plus récent, c’est un mille-feuilles de béton et d’acier dépossédé de ses nombreuses vitres, des fenêtres seuls demeurent les barreaux de métal. L’air et la lumière le traversent, il est comme gonflé de l’air lumineux, rosé, du matin. – Chaque fois que je fais ces trajets, je pense au moment où je vais croiser la route de ces bâtiments, je me prépare en esprit à les rencontrer, je prévois la surprise que sera leur surgissement dans mon champ de vision. Je suis heureux, aussi, de ne pouvoir m’arrêter pour les contempler, puisque c’est toujours en voiture ou en train que je les vois, qu’ils demeurent pour moi de brèves apparitions. Je me reconnais dans ces statues abîmées, creuses et sans visage.

Je me souviens d’une porte étrange. Se souvenant de la sidération qu’elle provoqua sur lui, mon esprit la rend carrée, mais elle est en tous points pareille aux innombrables portes cochères de Paris. Ou presque : c’est une porte qu’on a peinte cent fois, superposant sans gêne les couches de peinture, mais elle est tellement écaillée aujourd’hui que les différentes couleurs affleurent dans un scintillement multicolore qui rend sa présence merveilleuse, rappelle à l’esprit les plus émouvantes promesses, le début et la fin rassemblés, en un seul mot l’arc, la flèche et la cible.  Je ne puis croire que ce n’est là que l’effet de l’usure, de l’ingratitude du temps ; devant une telle beauté j’émets à regret l’hypothèse que c’est le travail d’un artiste. Mais qui sait…

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