Le lieu d’herbes, Yves Bonnefoy

Pour ne pas nous surprendre, la livraison automnale d’Yves Bonnefoy est composée d’un petit volume de poèmes (exclusivement des sonnets) Raturer outre, et d’un volume comprenant deux petits essais dont l’un donne son titre à l’ensemble : Le lieu d’herbes, et l’autre est la préface à la traduction arménienne de Rome 1630. Cette double épaisseur était déjà la marque de la livraison de 2008, où des poèmes nouveaux (La longue chaine de l’ancre) étaient édités en même temps que des poèmes anciens (Le traité du pianiste) précédés d’une préface conséquente ; de même, l’an dernier, avec Deux scènes et notes conjointes Bonnefoy proposait un texte inédit en français en l’accompagnant d’un épais commentaire. Bien qu’il n’existe dans le cas présent aucun lien de commentaire ou de présentation entre l’un et l’autre volume, les deux ont tous deux pour thème le travail de la mémoire, l’ambigüité des souvenirs entre mémoire de la présence et absence.

Disons-le d’emblée : Le lieu d’herbes n’est qu’une énième variation sur le même thème, les lecteurs familiers de la réflexion de Bonnefoy sur la poésie, sur le fonctionnement de la conscience qu’elle implique, ne seront pas déroutés ! L’interrogation  est la suivante : quel est ce « lieu d’herbes » que le poète voit en esprit dès qu’il ferme les yeux, et qui a toujours manifesté sa présence intérieure au poète. Evoquant d’abord ce qu’il nommait jadis « l’arrière-pays », ce « pays d’essence plus haute », il s’écarte de cette première conception ; puis refusant de le faire tomber sous la coupe de quelque catégorie psychanalytique que ce soit, il reconnaît plutôt dans ce « lieu d’herbes » une réminiscence de la présence du monde connue dans l’enfance, avant que le langage ne vienne partitionner le monde. Bonnefoy distingue deux types de réminiscence : le « lieu d’herbes », un souvenir remontant sauvagement des « années profondes », s’imposant par des mots simples sur le mode du il y a, et le « beau rêve », en son esprit « ce lac, au loin » le souvenir fascinant par sa beauté et qui appelle une parole pour exprimer ce qu’il contient d’affects, de vie, de présence. Le « lieu d’herbes », c’est le souvenir du monde figé dans l’instant où il dit « au revoir » à la conscience enfante qui l’appréhende pleinement, où celle-ci le refoule pour lui substituer un ordre du monde fixé par le langage, où le moi se substitue au Je : « la préservation, à l’époque du conceptuel, du regard auquel celui-ci a mis fin dans la pratique du monde. » Le « beau rêve », en revanche, c’est le déni du non être sensible conséquemment à la perte de la présence, mais c’est déjà une pensée, une parole, donc une chute. Pourtant le beau rêve s’enlève sur un fond de vie, de mémoire affective, d’êtres, sur tout un passé qui peut être reconquis : la poésie, écrit Bonnefoy, sera un « secours porté à l’image », car elle est fondamentalement la mémoire de la présence et la conscience de l’avoir perdue, toujours un déchirement, des tentations contraires de réinventer le monde par la pensée et de reconquérir la présence originelle. – Je ne m’attarde pas sur le second texte, « Mes souvenirs d’Arménie », qui reprend la même idée en l’adaptant à la circonstance éditoriale.

Coole Lake, Coole Park (Gort, Co. Galway)

Tout cela, en somme, Bonnefoy l’a déjà dit. Mais la problématisation autour des lieux psychiques qui hantent l’esprit et le tentent, rend le texte intéressant et ouvre des perspectives : on aurait même aimé qu’il s’appesantît plus sur quelques auteurs, notamment Wordsworth, dont il ne fait que mentionner un poème, mais il y avait là matière à creuser, à commenter davantage. – Un poème de 2008 était déjà consacré à un épisode du Prélude, on est en droit de penser qu’un texte de Bonnefoy sur le grand poète anglais serait merveilleux. S’il me lit… Par ailleurs, le livre prend un charme particulier quand on le considère dans une perspective plus générale : j’apprécie beaucoup la redéfinition de la beauté qu’il opère à la fin : alors qu’il l’a « mise à la roue » dans un célèbre poème de 1958, il l’associe désormais à la vérité, comme Keats : mais il ne s’agit plus de la beauté uniquement formelle, c’est une autre sorte de beauté : « refus de l’élan du rêve, de l’esthétique, par l’exigence morale, défaite de celle-ci sous la poussée du désir. » De même l’image, qui était le centre des préoccupations de Bonnefoy il y a trente ans, et l’objet de sa critique (certes aimante), se voit aujourd’hui rédimée : il faut l’aider, la soutenir. Bonnefoy n’a jamais dit le contraire, n’a pas changé de position, ni ne se contredit, il s’est peut-être adouci et simplement il exprime les mêmes idées d’un point de vue différent car la mémoire, et avec elle l’existence, est en jeu dans l’image, qui devient la porte d’accès à une profondeur menacée d’oubli, et qui pourtant frappe à la porte.

*

Yves Bonnefoy, Le lieu d’herbes, Galilée, 2010 (livre envoyé par le service de presse)

leslivres

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s