Notes sur la littéralité

On oublie souvent, lorsqu’on lit de la poésie, et à plus forte raison quand on tente d’en écrire, d’être littéral. On manque le sens quand on ne se contente pas de ce qui affleure : lire ou écrire comme on fait glisser sa main à la surface de l’eau, où sont pétales, écailles et vestiges remontés du fond, reflets, une composition séduisante ici et maintenant, et la promesse obscure mais certaine d’une profondeur. Qu’écrire et lire soient recueillir. Je pense aussi à Mallarmé et son commentaire de l’espace vierge qui précède un poème dans un livre : le vestibule où l’on se décharge de nos conceptions habituelles. Par ailleurs, Mallarmé, que l’on considère comme un poète obscur, hermétique, s’ouvre au lecteur si ce dernier fait l’effort de n’être, d’abord, que littéral. – Un angliciste m’avait rappelé plusieurs fois cette impératif de littéralité qui guide l’écriture de Wordsworth, et qu’il fallait que j’aie en tête en le traduisant : attention à ne pas occulter l’innocence du dire poétique du poète, son ancrage aimant dans la réalité, sachons être humble comme lui.

Pour être littéral, il faut que les mots soient pleins, quand ils sortent de notre bouche, plume, ou se présentent à nos yeux, de l’expérience qu’on a eue de la réalité qu’ils désignent. Quelle expérience est-ce aujourd’hui, de relire « Red Hanrahan’s Song About Ireland », où il est question des nuages que le vent a amoncelé au-dessus du Knockarea, après avoir gravi cette montagne, depuis son sommet presque caressé du front les troupeaux de nuages que le vent fait filer, dominé la baie étincelante de Sligo que Ben Bulben borne en face, au Nord – lui dont l’arête brutale paraît moins menaçante quand on la voit depuis les hauteurs ; quand il est comme ce soir coiffé de brume, que les brumes verdissent elles-mêmes de façon imperceptible, irréelle : on dirait le front pensif d’un maître. – Si l’on veut comprendre à fond Wordsworth, il faut avoir dans sa vie gravi des montagnes, s’être exercé, avoir connu la jouissance de l’exaltation physique et l’épuisement dans un rapport intime avec les pentes ; il faut avoir laissé les roseaux et les herbes hautes fouetter ses jambes nues, et être monté jusqu’à la cime où le vent déchire les tympans ; quand on part sur les traces de Yeats, c’est plus un décor que l’on vient chercher, des silhouettes au loin, l’effet de tout un pays sur une âme, un air.

Ben Bulben, depuis le Knockarea

La littéralité, peut-être n’est-ce rien d’autre que chercher à rester au plus près de l’expérience, à ne rien interposer entre elle et soi : moins un principe d’écriture qu’un souci personnel. Je veux fournir une eau claire au lecteur. S’il y a une construction dans la littérature, dans un poème, ce ne peut être que dans un second temps, après avoir cédé à l’immédiateté. La forme fixe, par exemple, sert de réceptacle et de digue, elle contient. Wordsworth écrit que la poésie est « a spontaneous overflow of powerful feelings », la formule est célèbre, mais il ne faut pas oublier ce qui la suit immédiatement : il faut avoir aussi médité longuement et profondément. Telle est, du moins pour moi et aujourd’hui, la tâche la plus difficile de la poésie : retrouver l’origine désordonnée des pensées, des sentiments, « la source unique des pierrailles et des cris » (YB). Il est si facile de laisser quelque chose s’interposer entre soi et soi-même, plus simple d’écrire une belle phrase, de composer un bel effet, que d’aller chercher un sentiment dans sa profondeur, sa complexité, son ambiguïté, presque à l’état sauvage. Peut-être est-ce l’une des lignes de partage fondamentales entre les écrivains intéressants, les vrais, les bons, comment les nommer… et les autres. Il faut qu’un poème ou un livre, même mineur, soit nécessaire.

One thought on “Notes sur la littéralité

  1. Korax dimanche 2 janvier 2011 / 8:16

    Bonjour,

    bravo pour ce site très riche, et ses liens excitants! J’ai découvert votre blog par un lien depuis celui de Pierre Campion, où vos Sonnets m’on plu. Connaissez-vous ce site, qui parle (bien) de lecture et de poésie?
    http://www.jeanbollack.fr/
    Meilleurs voeux,
    Korax

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