L’or du temps

Article paru dans le quatrième numéro de la revue A verse (printemps 2010), à la suite d’un texte d’Irène Gayraud sur le même thème.

*

L’OR DU TEMPS

The intellectual sweetness of those lines
That cut through time or cross it withershins.

W. B. Yeats

Vie en archipel, désordre des jours…

On n’échappe pas à la dispersion, à l’essaimage, à la pulvérisation de notre être. Seule pourrait nous sauver la conviction qu’un dieu ordonne secrètement notre vie, qui nous révèlera un jour futur comment nous n’aurons été que l’exécution de son dessein, l’objet de sa volonté. Alors on pourrait vivre sereinement, patiemment l’attente des glorieuses vendanges du sens.

Mais non, on reste à patauger dans la boue des jours ; et c’est à nous d’assumer la tâche d’invention du sens, à nous de faire ce travail, pour soi-même et, pourquoi pas, exemplairement, pour tous. La poésie est ce vœu de ressaisir la vie dans sa continuité, sa nécessité, ce refus de la laisser s’échapper : comme on cherche à retenir un peu d’une belle étoffe que le vent emporte, les écailles argentées qui fuient dans la rivière. Elle est rétrospective, tournée vers le cours achevé du temps, ou plutôt, elle cherche comment le temps, dont la source peut se perdre là-bas, dans les profondeurs du passé, court encore jusqu’au moment présent, comment ce que je suis aujourd’hui est relié à ces hommes étrangers que je fus, ou même à cet enfant, inconnu. Elle cherche l’or enfoui dans l’instant qui a passé, dans les jours anciens ; l’or promis même par les heures les plus douloureuses, les plus incompréhensibles, les naufrages les plus effrayants.

La poésie : à la fois se souvenir et se jeter hors de soi. Regarder la cendre que je deviens : faire le lien entre la cendre et la chair encore vive ; se tourner vers la bouillie des êtres que je fus, où s’agglutinent les mots que j’ai dits, mes visages, mes gestes, mes désirs, mes peaux mortes : les séparer, les ordonner, les relier jusqu’à moi. Fondre ensemble vivre et mourir. Mais aussi, avancer dans la forêt de la langue, de sa langue, accepter les mots qui s’imposent, ne pas refuser les plus inquiétants.

Il ne faut pas croire pour autant qu’elle substitue à un ordre divin absent un autre ordre, non moins absolu, définitif, qu’elle invente et fixe à jamais notre légende dorée. La poésie est de vouloir, de désirer, de croire ; d’affronter le découragement et la haine de soi ; de s’obstiner, de se relever. Voix contrariée qui lutte, voix qui s’égare, se dissipe, et renaît. – Je n’imagine pas l’écriture de la poésie autrement qu’à la main, armé d’une plume qui devient l’extrémité de tout mon corps, ma proue d’acier. Il faut que le grattement sec de la plume contre le papier reproduise l’effort de la bêche dans la terre. Le retour à la ligne est l’image de cette obstination à reprendre le chant : chaque vers est l’occasion d’une reprise et d’une mort conjointes, il est du souffle la renaissance, la détente et l’épuisement. Il doit faire corps avec le temps, s’agripper à lui, le dévorer, le digérer. Il faut enfin qu’un vers, qu’une laisse de vers soit un peu de temps qui ait du sens, qui progresse. Qu’un poème soit un pas.

Un pas que l’abîme menace d’aspirer, toujours insuffisant, un pas que doit venir balayer et compléter un nouveau poème. Qu’un lecteur peut sauver du gouffre s’il parvient à faire de ce texte son chant propre : révélant ainsi la vraie nature de torche du poème s’il peut à son tour voler enfin une minute de sens.

3 thoughts on “L’or du temps

  1. Tania dimanche 11 juillet 2010 / 10:15

    Beau titre pour ce texte qui parle de la poésie comme du bonheur.

  2. Blandine jeudi 5 août 2010 / 14:45

    Toujours très beau ce texte…
    Mais c’est dans le 5e numéro (n°4)… hihi !

  3. myriam vendredi 27 août 2010 / 15:34

    Très beau texte, un instant dans le temps…

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