Le souci de la vérité

On entend souvent ce jugement de la part des critiques, mettons de cinéma : bien que reconnaissant la démarche artistique du réalisateur, admirant, même, l’audace de ses choix, il n’était pas entré dans son univers, que son univers ne lui parlait pas. Un jugement préconçu, qu’on sort de son chapeau pour s’en tirer quand on ne sait pas quoi dire, quand on n’ose pas dire qu’on s’est ennuyé, qu’on ne trouve pas sur le moment les outils pour expliquer ce qui a déplu ou qu’on ne se sent pas la force de procéder à une critique en règle ; aussi une belle pirouette démocratique – à laquelle sans doute et plus d’une fois j’ai dû avoir recours. Puisqu’est fou celui qui discute les goûts et les couleurs, on peut se réfugier derrière leur proverbiale diversité, d’ailleurs on la célèbre tacitement au passage : n’est-elle pas, à tant égards, enrichissante ? Quand je l’entends ainsi reconnue, célébrée même, la diversité des goûts m’inquiète, le journalisme culturel est un rejeton pourrissant de l’esprit démocratique. Tout d’abord, et j’ai bien le droit d’être vaguement poujadiste une fois dans ma vie : la diversité des goûts est un alibi bien pratique pour ne pas faire son travail quand on est critique professionnel (= rémunéré) et que l’on officie, par exemple, sur une radio de service public ! Ah, dans quel monde on vit, ma bonne Madame Michu, je vous le demande.

Mais surtout, la diversité des goûts et des couleurs, en matière de jugement artistique, n’a au fond pas sa place, car elle nous détourne de la recherche de la vérité. Renvoyer une œuvre d’art à sa manière, au drapé du style, à son faste ou ses coquetteries, à ce qui séduit ou divertit, c’est rester en marge de la création, esquiver l’essentiel de la démarche, négliger ce qui en elle se porte au delà de l’univers formel, cette part de l’art, sans doute la plus importante, qui sort de lui-même pour retourner vers la vie, le monde ou soi-même, afin de leur donner forme, de les proposer aux autres, tant soit peu, comme compris. La vie de l’artiste est une contradiction : un exil dans le monde séduisant des formes, où il règne comme un enfant sur une île, donnant à chaque chose la forme qui la rend conforme à ses désirs (« Le cinéma, dit André Bazin… ») ; et, comme toujours en situation d’exil, une nostalgie, la volonté de retourner dans le monde, de dessoûler après l’ivresse morbide de la satisfaction infinie des désirs, de crever le voile interposé entre soi et le monde. Si la vie de l’artiste est une contradiction, son travail peut être exprimée par ce qu’il faut entendre comme un oxymore : donner du monde et des êtres une vision partageable. C’est pourquoi le souci de la vérité, et tout ce qu’elle engage de moral, de sérieux, hante tôt ou tard l’artiste – fût-il rieur et léger.

En effet, je veux croire qu’il y a une dimension exemplaire dans l’art : il n’est d’art sérieux qui ne se propose à la sensibilité d’autrui, et pour cela il faut séduire, c’est un moyen de rendre partageable par la fascination commune pour la forme ; mais s’il s’en contente, l’artiste ne fait qu’encourager un repli de chacun sur sa personne, que confirmer chacun dans l’amour de soi, lui-même s’y consacrant, et c’est la mort de l’esprit de la vérité. Je nomme vérité ce qui est commun aux hommes, à quoi on est réduit à donner une forme inventée (puisqu’à mon sens elle ne peut nous être révélée) dans les conventions du langage, de l’art ou de la science, et leurs catégories : le beau, le bien, l’ordonné, l’harmonieux, l’immédiat, le mortel, le divin, l’infini, & leurs contraires. C’est pourquoi, pour peu qu’une œuvre fasse preuve d’un souci de vérité, le critique qui prend sa tâche au sérieux doit chercher à dépasser les contingences de sa sensibilité et considérer les choix formels comme subordonnés à cette quête plus haute.

9 thoughts on “Le souci de la vérité

  1. Irène samedi 5 juin 2010 / 18:51

    MERCI Maxime pour cet article. Je suis entièrement d’accord : le critique doit se tourner vers cette « aspiration plus haute » qui est celle de la vérité comme LIEN, et s’attacher à elle dans sa critique, tout en sachant la relier à la forme. Je pense aussi que c’est le seul moyen de démasquer précisément les oeuvres et les artistes qui dès le départ ont laissé de côté cette quête pour ne s’intéresser qu’au pur ressenti. « Les goût et les couleurs », c’est bien un son de cloche que l’on entend aussi du côté des artistes…Il faudrait pouvoir crier haut et fort ce que tu as écrit là !

  2. Tania lundi 7 juin 2010 / 9:17

    Voilà un article stimulant qui interroge notre appréhension de l’art. Le souci de la vérité fonde le jugement, certes. Peut-on pour autant en écarter la sensibilité ? N’est-elle pas essentielle pour aller à la rencontre de l’art ? Je ne veux pas du tout dire par là que les goûts et les couleurs ne se discutent pas – au contraire – mais que l’expérience esthétique échappe à la seule raison. Aussi l’art qui s’affiche comme concept peut m’intéresser, mais pas me toucher, et j’y vois un appauvrissement, une distance, un abandon du beau au sens où Rodin, ce chercheur de vérité, disait: « C’est qu’en effet, dans l’Art, est beau uniquement ce qui a du caractère. » (Rodin, « L’art », entretiens réunis par Paul Gsell, Gallimard, 1967)

    • Max lundi 7 juin 2010 / 12:34

      Bien entendu. Avant de continuer, je précise que j’aimerais éviter de tomber la querelle stérile sur l’art contemporain, bien ou pas bien, etc… Pour ma part, je trouve que l’art contemporain, ou l’art conceptuel ouvre des voies passionnantes d’interrogation du réel et de nos catégories (en tout cas c’est ainsi que j’y trouve mon compte, la création contemporaine m’intéresse beaucoup), même s’il est en effet souvent dénué du pouvoir de séduction. Pour aller vite, car je ne suis pas un spécialiste, c’est à travers des dispositifs que l’art contemporain trouve son sens ; et c’est sa propension à s’attacher à la recherche de la vérité au-delà de sa dimension astucieuse qui est pour moi le critère de jugement des productions contemporaines.
      Un appauvrissement ? je l’ignore. Des voies nouvelles, sans aucun doute.

      Souvenir d’une installation dans une galerie du Marais, il y a un an ou deux : dans une pièce rectangulaire, quatre guitares électriques raccordées à des amplis étaient posées sur des trépieds, mais à l’horizontale, de telle sorte qu’elles deviennent de vastes perchoirs pour les petits oiseaux qu’on avait lâchés dans cette pièce. Leurs petites pattes crochues pincent les cordes lorsqu’ils se posent sur la guitare, ou marchent d’un bout à l’autre du manche, produisant une suite désordonnée de notes, plus ou moins fortes. Leur pépiements se mêlaient au son électrique des guitares, le tout formant au hasard de leur vie une étrange pluie sonore, dégringolades, guirlandes, etc… Cette matérialisation sonore, physique, sensuelle d’un certain niveau de la vie était aussi étrange qu’enchanteur, séduisant pour sûr.

  3. myriam lundi 7 juin 2010 / 16:06

    Comme vous je pense qu’il y a une « dimension exemplaire dans l’art », une vérité qui ramène somme toute à la nature humaine et qui transcende l’humain conduisant à cette « quête plus haute ».
    Il doit y avoir également un partage parce que sans ce partage il n’y a pas d’art !

  4. Irène lundi 7 juin 2010 / 19:10

    C’est ici qu’intervient l’idée de la vérité comme bien commun (à chercher certes, et que décrit Maxime dans son article), comme lien entre les hommes, qui relie les hommes entre eux, les hommes aux monde. Pourquoi cette « quête plus haute » ne pourrait-elle pas être partage, lien ? Ce partage est celui de la recherche de la vérité, de sa vision fugace ou éblouissante, qui bien entendu ébranle, émeut, bouleverse. Je précise que pour moi la vérité passe aussi par l’expérience, on ne peut la voir comme une entité morte, froide, et qui n’aurait aucun pouvoir de lien entre les hommes…(et donc elle n’exclut pas la sensibilité, mais disons que (pour moi du moins) la sensibilité n’est pas le but de l’art…)

  5. gab mercredi 9 juin 2010 / 15:40

    Pour en revenir à l’article Maxime , je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi. Certes user de l’excuse des goûts et des couleurs pour ne pas dire ce que l’on pense réellement d’une œuvre est condamnable , surtout de la part d’un critique professionnel –comme toute autre forme d’hypocrisie d’ailleurs. Cependant, tout en reconnaissant la qualité de l’artiste, parfois l’œuvre ne nous parle vraiment pas. Si l’on n’est pas trop imbu de soi-même, on sent bien qu’il y a une richesse, qu’elle peut et qu’elle doit représenter quelque chose pour quelqu’un. Parfois, certes, l’œuvre est juste mauvaise, mais parfois cela vient d’une vision de l’art que l’on ne partage pas, de subjectivités divergentes. Et je pense que toute la difficulté du spectateur est alors, quand il rejette une œuvre, de distinguer l’une et l’autre et de démontrer ensuite à autrui que l’une n’est pas l’autre. Moi, par exemple, je n’entre pas vraiment dans les fables de La Fontaine. Elles m’indiffèrent. Je reconnais bien tout ce qu’on peut y trouver d’apparente simplicité, la beauté qui en découle etc mais, très honnêtement, je m’en fous. Je reconnais sa beauté, mais sa recherche artistique ne m’intéresse pas. Si j’avais à les critiquer je n’aurais rien de sérieux à dire dessus. Justement parce que moi je n’y vois aucune vérité. Ou, plus exactement , je ne la saisis pas.

    Ce qui m’amène bien habilement au deuxième point. Certes c’est dans l’air du temps de lier vérité et art, et moi-même j’y souscris volontiers d’ailleurs. Mais il est tout aussi évident qu’a un tel degré d’abstraction, il y’a peu de chance que ce que chacun met derrière ce mot concorde. La vérité renvoie plus ici, à mon avis, à une mystique personnelle, qu’à une définition générale, tout simplement parce que pour reprendre les mots de N.Bohr. «Le contraire d’une vérité profonde, c’est une autre vérité profonde.» .

    Bien à toi

  6. cécilia jeudi 10 juin 2010 / 18:06

    Devant ces réflexions si approfondies, je n’ose participer. Dans l’ensemble, je suis comme toi agacée par cette nouvelle critique littéraire qui devient une annexe de la publicité. Mais ce que je voulais dire, c’est que j’aime ta prose, encore et toujours.

  7. Mathilde mardi 15 juin 2010 / 7:44

    Sans doute leur manque t-il « ce regard fécond  » , qui dérive parmi les choses , les formes et les sons .

  8. ledelweiss mercredi 6 janvier 2016 / 17:46

    Du point de vue de la création, je ne pense pas que l’on puisse dissocier vérité et séduction par la forme, toutes deux surgissant d’un même mouvement et la première ne se manifestant que grâce à la maturation de la seconde. La forme n’est donc pas une affaire de séduction au service de la vérité, mais bien la vérité elle-même. Autrement dit, si le critique doit s’attarder sur quelque chose, c’est bien sur la vie des formes, et d’ailleurs comment pourrait-il en être différemment ?
    Ce qui ne signifie pas, néanmoins, qu’il doive s’abriter derrière le prétexte de la subjectivité pour se défiler devant l’exercice de l’analyse puisqu’en effet, la question du travail critique n’est pas tant de parvenir à la vérité de l’oeuvre, ou à son absence, mais à ce qu’elle révèle de notre vérité propre (ce qui ne signifie pas qu’elle ne soit pas partageable puisque dans le cas, par exemple, de la littérature, la vérité de l’auteur met au jour celle du lecteur). Ainsi, l’hypocrisie serait surtout préjudiciable pour celui chez qui elle se manifeste puisque l’empêchant d’approfondir son rapport à l’oeuvre d’art (par là j’entends pénétrer et démêler ce qu’elle éveil en lui à travers le langage formel) elle lui interdirait du même coup une rencontre avec son Autre intérieur.

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