Deux souvenirs de Yeats

Voici la traduction d’un petit paragraphe du premier volume des Autobiographies de Yeats, constituant à lui seul la septième section de ce livre, Reveries Over Childhood and Youth (que Pierre Leyris avait traduit par cette belle expression : Enfance et jeunesse resongées, un volume qu’on ne doit guère plus trouver que d’occasion). Je trouve ce passage très pénétrant, et tout à fait révélateur de l’écriture autobiographique de Yeats, faite d’associations libres, de glissements d’un thème à un autre ; une « allure poétique », mais pas « à sauts et à gambades », plutôt comme un filet d’eau qui bifurque, creuse la terre sans se rendre compte des profondeurs qu’il atteint, pour déboucher sur des prises de conscience puissantes. La constitution de la légende personnelle se fait par éclairs, non par de longues élaborations intellectuelles, mais par la grâce d’un coup d’œil franc et lumineux qui sanctionne une suite de données factuelles – ce qui ne peut fonctionner que par une attention du poète au flux de sa mémoire (en cela Yeats est déjà sur le champ qu’exploitera bientôt un illustre compatriote, bien que d’une façon différente), un dévouement complet à soi. Wordsworth réserve de telles épiphanies, quand au bout de cinquante vers parfois répétitifs, où il semble ne pas avancer, il termine une laisse par deux ou trois vers éblouissants, qui relèvent le poème et donne son sens à tout le geste d’écriture. – Ici, évoquant son enfance, Yeats évoque deux images qui s’imposent à sa mémoire, on y retrouve l’enfant habité par une spiritualité déjà forte, pensif, perplexe et déjà concerné par l’activité de son esprit, travaillé par la conscience de soi.

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Deux images me reviennent en mémoire. Je viens de grimper au sommet d’un arbre au bord d’une aire de jeux, et je regarde mes camarades d’école et je suis aussi fier de moi qu’un coq de mars qui chante son premier lever de soleil. Je me dis en moi-même : « Si lorsque j’aurai grandi je suis aussi intelligent parmi les adultes que je le suis parmi ces garçons, alors je serai un homme célèbre. » Je me rappelle qu’ils pensent tous les mêmes choses, et recouvrent les murs de l’école, à l’occasion des élections, des opinions que leurs pères trouvent dans les journaux. Je me rappelle que je suis le fils d’un artiste et dois choisir une tâche qui soit la fin absolue de la vie et ne pas projeter, comme les autres font, de devenir riche et de vivre aisément. L’autre image est celle du salon d’un hôtel du Strand, où un homme est penché sur le feu. C’est un cousin qui a spéculé avec l’argent d’un autre cousin et a fui l’Irlande craignant d’être arrêté. Mon père nous a emmenés passer un soir avec lui pour le distraire du remords qu’il doit endurer.

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