Une raconteuse d’histoires irlandaise, de W. B. Yeats

Je livre ici la traduction d’une page de Yeats que j’ai trouvée très émouvante. Avec son amie Augusta Gregory, le poète irlandais a recueilli des récits populaires dans les campagnes de l’ouest irlandais. Les « fairies », que j’ai traduit ici par « fées », ne sont pas identiques à celles qui peuplent nos contes. C’est une société d’êtres, indépendants, redoutables, qui sèment la peur le soir tombé autant qu’ils suscitent respect et admiration. Yeats rend hommage à l’une de ses sources orales, la Vieille Biddy Hart, qu’il désigne comme « an Irish storyteller » ; le mot est difficilement traduisible : « conteuse » a un caractère professionnel, j’opte donc pour une traduction littérale, mais affreuse.

Il est intéressant de voir que Yeats ne cherche pas à prouver l’existence du petit peuple, mais à défendre la société paysanne, la noblesse de leur foi, la poésie de leur naïveté. Lui qui chercha des symboles et des vérités ésotériques, qui se réfugia dans les sociétés hermétiques, ne pouvait sans doute pas se contenter d’une foi populaire : c’est un esprit cultivé, conquis par les représentations artificielles du monde des fées. Il n’en reste pas moins une fascination véritable pour le peuple irlandais, pour la présence et la sainte conviction de cette femme dont il tente de défendre la cause dans une lutte contre l’idéologie du progrès, et en cela il est bien le dernier romantique

*

UNE RACONTEUSE D’HISTOIRES IRLANDAISE

On doute souvent lorsque je prétends que la paysannerie irlandaise croit encore aux fées. Les gens pensent que j’essaye tout simplement de rappeler un peu du vieux et beau monde mort des romans médiévaux dans ce siècle de gros moteurs et de fileuses mécaniques. Sans doute le bourdonnement des roues et le bruit des presses à imprimer, s’ils ont laissé tranquille les savants avec leurs robes noires et leurs timbales d’eau, ont chassé loin le royaume des gobelins et rendu silencieux les pieds des petits danseurs.

A aucun prix la Vieille Biddy Hart ne penserait cela. Nos opinions flambant neuves n’ont jamais eu audience sous son toit de chaume brun parsemé de fleurs d’orpin. Il n’y a pas si longtemps j’étais assis auprès du feu de tourbe, à manger son gâteau grillé, dans sa maison sur un versant du Ben Bulben, et l’interrogeais à propos de ses amies les fées, qui habitent la colline couverte d’aubépines là derrière chez elle. Avec quelle fermeté elle croyait en elles ! et comme elle craignait fortement de les offenser ! Pendant longtemps elle ne me donnait pas d’autre réponse que « Je me soucie toujours de mes affaires, et elles se soucient toujours des leurs. » Une petite conversation à propos de mon arrière-grand-père, qui a vécu toute sa vie dans la vallée en contrebas, et quelques mots pour lui rappeler que j’étais déjà sous son toit quand j’avais à peine sept ou huit ans, ont cependant délié sa langue. Il serait moins dangereux, à tout prendre, de parler de ces fées à moi qu’aux « Tapageurs » – ainsi nommait-elle avec mépris les touristes anglais, car j’ai vécu à l’ombre de leurs collines. Toutefois elle n’oubliait pas de me rappeler de de dire après qu’on eut fini « Dieu les bénisse, Jeudi » (car c’était le jour), afin de conjurer leur irritation, au cas où elles auraient été fâchés contre nous, car elles aiment vivre et danser à l’insu des hommes.

Une fois lancée, elle parlait assez librement, son visage illuminé par les flammes quand elle se penchait sur la grille ou tisonnait la tourbe, et racontait de quelle façon unetelle s’était faite enlever non loin de Coloney et dut vivre sept ans parmi « la Gentry », comme elle appelait les fées par respect de la politesse, et comment quand elle fut rentrée elle n’avait plus d’orteils, car elle les avait usés à force de danser ; et comment telle autre fut enlevée du village voisin de Grange et obligée de prendre soin de l’enfant de la reine des fées quelques mois avant que je n’arrive. Ses nouvelles à propos des créatures étaient toujours presque uniquement factuels et très détaillés, comme si elle avait traité de n’importe quel fait commun : la dernière foire, ou la danse à Rosses l’an dernier, quand une bouteille de whisky fut offerte au meilleur danseur, ainsi qu’un gâteau enrubannée de bleu à la meilleur danseuse. Elles sont à ses yeux  des personnes pas si différentes d’elle, simplement plus grandes et plus raffinées en tous points. Elles ont les boudoirs et les salons les plus beaux, vous dirait-elle, ainsi qu’un vieil homme m’a dit une fois. Elle les a dotées de tout ce qu’elle connaît de la splendeur, bien que ce ne soit pas grand chose, car son imagination est vite contentée. Ce qui ne nous semble pas si merveilleux lui semble merveilleux, là, où tout est si familier sous ses chevrons de bois et son toit de chaume recouvert de toile blanchie à la chaux. Nous avons des images et des livres pour nous aider à imaginer un monde féérique splendide, d’or et d’argent, avec ses couronnes et ses merveilleuses draperies ; mais elle ne possède qu’une image de Saint Patrick au dessus de l’âtre, de la vaisselle aux couleurs pâles dans le buffet, et une feuille de ballades faites par sa jeune fille, derrière un chien en pierre sur le manteau de la cheminée. N’est-il pas étrange, enfin, que ses fées n’aient pas la gloire fantastique des fées que vous et moi avons l’habitude de voir dans les livres illustrés ou les histoires que nous lisons ? Elle vous parlera des paysans qui rencontrent la cohorte des fées et ont cru qu’il s’agissait d’une troupe de paysans comme eux jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans l’ombre et la nuit, et de grands palais de fées qu’on a pris par erreur, jusqu’à ce qu’elles se dissipent, pour la demeure des riches propriétaires.

Ses représentations du paradis ont le même caractère familier, et elle serait au moins aussi naïve face de ses personnages si le hasard lui permettait, naïve comme la pieuse blanchisseuse de Clondalkin qui dit à un de mes amis avoir eu une vision Saint Joseph, et qu’il portait « un joli chapeau lumineux et une chemise à plastron qui n’avait  pas pu être amidonné en ce monde. » Elle aura versé un peu de poésie pittoresque là dedans, sans doute, car il y a un monde d’écart entre Ben Bulben et Clondalkin, la banlieue dublinisée.

Le paradis et le monde des fées – à tous deux Biddy Hart a conféré tous ses rêves de magnificence, et toute son âme s’est dédiée à eux – au premier dans l’amour et l’espérance, au second dans l’amour et la crainte – jour après jour et saison après saison ; les saints et les anges, les fées et les sorcières, les aubépines hantées et les puits saints, sont pour elle ce que les livres, les pièces de théâtre et les images sont pour vous et moi. En fait ils sont bien plus ; pour beaucoup trop d’entre nous croît le prosaïque et le commun, mais elle garde un cœur empli de musique. « Je reste ici, près de la porte, m’a-t-elle dit un jour, je regarde la montagne et je pense à la bonté de Dieu » ; et j’ai remarqué un soupçon de tendresse dans sa voix quand elle parle des fées. Elle les aime car elles sont éternellement jeunes, toujours en train de faire la fête, à jamais loin de l’âge qui s’abat sur elle et endolorit ses os, et aussi parce qu’elles sont si semblables aux petits enfants.

Pensez-vous que le paysan irlandais serait si poétique s’il n’avait pas ses fées ? Pensez-vous que les jeunes paysannes du Donegal, avant d’aller travailler dans les terres, s’agenouilleraient comme elles le font et embrasseraient la mer de leurs lèvres si la mer autant que la terre n’étaient rendues aimables par de belles légendes et des histoires tristes et épouvantables ? pensez-vous que les vieillards prendraient la vie si gaîment et murmureraient ce proverbe : « Le lac n’est pas embarrassé par les cygnes, ni le cheval par la bride, ni l’homme par l’âme qui est en lui », si la multitude des esprits ne les entourait pas ?

Introduction aux Irish Fairy Tales (1892)

One thought on “Une raconteuse d’histoires irlandaise, de W. B. Yeats

  1. Irène mardi 18 mai 2010 / 22:14

    Très beau texte, merci pour cette traduction !

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