Du temps que les bêtes parlaient (Synge, Woolf, Aragon)

Parti en expédition dans les îles Aran, cette contrée brumeuse de l’Irlande, ce balcon extrême de l’Europe sur la mer, dernier bastion d’une vie traditionnelle où Yeats lui conseilla d’aller afin de se ressourcer, le jeune John, Millington Synge  tira un récit plein de sensibilité et d’intelligence. Je tombai récemment sur ce très beau passage, où il décrit le chant des oiseaux comme un langage plus simple à comprendre que l’étrange Gaélique des habitants, plein de la mémoire du lieu :

Many of the birds display themselves before me with the vanity of barbarians, performing in strange evolutions as long as I am in sight, and returning to their ledge of rock when I am gone. Some are wonderfully expert, and cut graceful figures for an inconceivable time without a flap of their wings, growing so absorbed in their own dexterity that they often collide with one another in their flight, an incident always followed by a wild outburst of abuse. Their language is easier than Gaelic, and I seem to understand the greater part of their cries, though I am not able to answer. There is one plaintive note which they take up in the middle of their usual babble with extraordinary effect, and pass on from one to another along the cliff with a sort of an inarticulate wail, as if they remembered for an instant the horror of the mist.

Plus rugueux à l’oreille les oiseaux parfois pépient en grec, la langue d’outre-tombe, et comme Septimus on écoute, hagard : comme la réminiscence, par le chant, d’une antique parole, d’une conscience perdue, le dénouement improbable des angoisses :

Men must not cut down trees. There is a God. (He noted such revelations on the backs of envelopes.) Change the world. No one kills from hatred. Make it known (he wrote it down). He waited. He listened. A sparrow perched on the railing opposite chirped Septimus, Septimus, four or five times over and went on, drawing its notes out, to sing freshly and piercingly in Greek words how there is no crime and, joined by another sparrow, they sang in voices prolonged and piercing in Greek words, from trees in the meadow of life beyond a river where the dead walk, how there is no death. (V. Woolf, Mrs. Dalloway)

Ou en allemand quand ce sont les oies qui jacassent affreusement, et c’est la musique d’un poète :

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

One thought on “Du temps que les bêtes parlaient (Synge, Woolf, Aragon)

  1. Mathilde dimanche 9 mai 2010 / 10:56

    Cet once de plumes de Ph Jaccottet :

     » A cinq heures et demie du matin , sorti dans la brume d’avant le jour , j’entends le rossignol , le ruy-señor espagnol, l’oiseau dont le chant est ruisseau.

    C’est comme si, après quelques pas hésitants, la voix montait en vrille d’eau dans l’ouïe et dans le ciel (…)

    Ce peu de bruits , p35 .

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