Jedermann, Hugo von Hofmannsthal

Recension parue dans le numéro 4 de la revue A verse

Les éditions Verdier publient dans leur collection de poche une nouvelle traduction de Jedermann d’Hugo von Hofmannsthal, par Daniel Hurstel.

Jean-Yves Masson, connaisseur intime du poète autrichien, signe ici la brillante préface de ce petit livre, dans laquelle il présente l’enjeu et la genèse de cette pièce. Plus de huit années (1903-1911) furent nécessaires à l’auteur pour faire aboutir un projet dont le sujet le travaillait déjà : l’examen de conscience au seuil de la mort. La découverte d’un mystère anglais du Moyen Âge offrit un patron pour l’écriture, tandis que la mort de sa mère raviva un sentiment de culpabilité qui nourrit la pièce. Jean-Yves Masson revient aussi sur le choix d’Hofmannsthal de se tourner vers le théâtre, poussé autant par un besoin de subsistance (le théâtre, d’importante tradition à Vienne, pouvait assurer des revenus corrects) que par une crise intérieure, le besoin de s’ouvrir à l’altérité que la poésie ne pouvait plus satisfaire, menaçant l’esprit de se refermer sur lui-même. Propos qu’il faut mettre en rapport avec la postface de l’auteur, où l’on retrouve le grand essayiste que fut Hofmannsthal. Il explique notamment en quelques lignes magnifiques comment, parvenu à un âge intermédiaire, l’homme retrouve une « jeunesse intérieure », découvre le point de contact profond entre lui et l’élément populaire, qu’en retour il peut nourrir, revivifier ; la descente en soi, dans le puits, menant à l’universel.

Jedermann, que Daniel Hurstel a choisi de traduire par « l’Homme », c’est tout homme, n’importe quel homme, que convoque en personne Dieu par l’intermédiaire de la Mort ; elle lui laisse une heure pour se préparer à se présenter devant Dieu. C’est l’homme riche à qui il est demandé de s’expliquer sur son rapport à l’argent, et qui durant une heure d’angoisse connaîtra le renversement de ses valeurs. Après que ses parents et amis l’ont abandonné, que Mammon s’est bien moqué de lui, lui apprenant qu’il n’était que sa « marionnette », l’Homme fait sa palinodie et trouve le soutien de ses Œuvres, ironiquement paralytiques, et de la Foi. Et d’entrer au royaume de Dieu, malgré tout, malgré la rapidité désinvolte avec laquelle il se repent, malgré les sarcasmes du Diable, outré de se voir privé d’un nouveau pensionnaire qui a dûment gagné sa place en Enfer. Mais avec Jedermann, sainte comédie du dénuement et du repentir, avec cette pièce brève, presque un proverbe, que l’on joue depuis cent ans sur les parvis des églises et des cathédrales, Hofmannsthal fait un bel exercice de foi.

*

Hugo von Hofmannsthal, Jedermann, Verdier/poche, traduit de l’allemand par Daniel Hurstel, préface de Jean-Yves Masson, postface de l’auteur, 2010, 96 p., 6 €

leslivres

One thought on “Jedermann, Hugo von Hofmannsthal

  1. desheuresoisives samedi 8 mai 2010 / 11:25

    Merci pour ce bel article. Une petite contribution bibliographique :

    – La pièce avait déjà été traduite par Léon Vogel, de façon moins heureuse, dans le volume « Le Chevalier à la rose et autres pièces » (Gallimard, 1979). Ce volume est pourvu d’une très courte mais très belle préface d’Henri Thomas.

    – Quant à la pièce anglaise « Everyman », elle a été publiée sous le titre « L’Homme face à la mort » en annexe du premier tome de l’anthologie du « Théâtre Elisabéthain » paru dans la Pléiade l’année dernière.

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