En marge de Miette de Pierre Bergounioux (Ecrire, 7)

Lu Miette, un livre de 1995, que l’on peut, doit mettre en rapport avec la conférence de l’auteur dont j’ai parlé ici La puissance du souvenir dans l’écriture, prononcée en 2000. Miette est en quelque sorte le versant littéraire, l’illustration artistique de ce qui fut mis plus tard sous forme de réflexion. L’auteur fait revivre dans une prose dense, rythmée, la vie d’une aïeule, Marie, dite Miette, et de ses enfants, leur soumission et celle des hommes aux à l’ordre des choses, l’ordre social, « les choses » écrit Bergounioux. « Les choses », ce dont le plateau du Limousin est le dépositaire, l’inspirateur, le dictateur même, l’esprit du lieu – ce qui est peut-être le fond de la pensée de Bergounioux, je n’ai lu que trois de ses ouvrages mais cette question de l’esprit du lieu, de sa puissance déterminante sur les individus : Les Forges de Syam, Miette et le dernier en date Une Chambre en Hollande. En effet, et cette idée dans le fond assez évidente à la lecture des livres me fut comme dite, illustrée en rêve : le travail d’écrivain de Bergounioux, pour ce que j’en ai lu, consiste à peindre des hommes et leur lieu de vie, on pourrait dire l’influence des lieux sur les hommes, mais c’est plus qu’une question d’influence, c’est un rapport d’actualisation de l’esprit du lieu (métaphore, ou périphrase, enfin c’est là qu’il faut creuser) par les hommes, ceux-ci étant assujettis par le la nature comprise dans sa complexité, sa vie, assujettis par elle afin qu’ils en révèlent et la transforment. Le travail de Bergounioux, si je tente déplier un peu ses livres, revient à la fois à écrire le poème d’un lieu, à Syam la conjonction de forces contraires, en Limousin la puissance dévorante, silencieuse, immémoriale de la nature ou la particularité du climat hollandais ; et à montrer comment cela s’actualise dans l’œuvre de l’homme, l’ouvrage humain, au sens large, œuvres intellectuelles pour Descartes, forgerie, ou travail au champ. Les hommes, que Bergounioux dépeint œuvrant, travaillant, sont en quelque sorte transcendés par un lieu, mais encore on se laisse avoir par des termes galvaudés, faciles, convenus la pensée trop faible se cache derrière eux : il n’est pas question de transcendance, ce serait rabattre un concept philosophique sur ce que l’écrivain s’efforce de décrire. Il faudrait commenter en détail l’écriture pour expliquer à chaque fois la nature complexe du rapport qui se tisse entre les hommes et le lieu.

Première leçon, le critique a vite fait d’esquiver la réalité du texte, il faut beaucoup de patience et de choix dans les mots pour parler dignement d’une œuvre. Seconde leçon, et le moment est venu d’enfoncer des portes ouverte, mais c’est si plaisant : ce qui fait le sel de l’écriture, de la bonne écriture, c’est qu’elle travaille en dehors des clous habituels de la pensée. Il me semble qu’un livre, disons un roman ou tout livre qui prétend évoquer des êtres, des vies, des hommes, n’a d’intérêt que s’il invente une forme pensante, en soi pensante, esquivant les quadrillages conceptuels. La sociologie, la psychanalyse, la philosophie fournissent des outils pratiques pour parler des livres, elles peuvent se servir des livres pour illustrer leurs concepts ou abstraire des concepts d’ouvrages ; il n’en demeure pas moins qu’un livre doit le plus possible penser en dehors des cadres qu’elles procurent, même si celui qui écrit a pu être formé à leur fréquentation. La force de Bergounioux, en somme, c’est d’œuvrer en marge des sciences. C’est proprement un écrivain de légendes, l’épaisseur de son écriture faisant revivre et expliquant poétiquement les êtres. Je me souviens avoir consacré un ou deux petits billets à la notion de « résistance de la poésie », à la suite de mes lectures foucaldiennes, c’est décidément une marotte ! et c’est pour moi une prescription d’écriture : écrivant, il faut penser littérairement. Ce sera un rythme, des images, une vision, etc.

Et pourtant… il y a un petit côté « khâgneux brillant » chez Bergounioux. Quel mouche l’a piqué qu’il se sente obligé d’évoquer l’épisode des comices dans Madame Bovary ! on s’en fiche. De même je me souviens avoir gentiment soufflé et haussé les sourcils en lisant Les Forges de Syam et Une Chambre en Hollande quand l’auteur citait dans l’un, je crois, Bourdieu, et dans l’autre Braudel & cie. Je n’ai rien contre les sociologues ou les historiens, mais l’irruption des noms me paraissait incongrue, j’étais déçu de cette retombée dans une pensée disciplinaire. Je n’oublie pas la conférence prononcée par Bergounioux : sa conscience d’écrivain est marquée par une prise de distance avec le réel et une objectivation conséquente. Je dois concéder que ces référence ne sont jamais pesantes, mais justement, c’est à mes yeux une preuve de leur inutilité. Et c’est sans rappeler la tenue littéraire de l’écriture, qui même quand elle pioche dans les œuvres d’historien ou de sociologue, digère ce qu’elle emprunte, reformule, le jette dans son mortier et en tire quelque chose de littéraire. Mais je ne puis m’empêcher de sentir comme un conflit dans l’écriture de Bergounioux, une retenue, le refus de s’abandonner totalement à l’écriture littéraire : je voudrais l’opposer en cela à Michon, qui joue à fond la carte du vertige de l’écriture littéraire, à s’en pourlécher les babines autant qu’il s’en flagelle. Enfin, j’aurais le beau rôle à critiquer Bergounioux alors que moi-même je lutte pour me forger une personnalité littéraire ; il demeure à mes yeux un écrivain absolument remarquable, tant dans le projet que dans l’exécution.

One thought on “En marge de Miette de Pierre Bergounioux (Ecrire, 7)

  1. Anne-Julie mercredi 11 décembre 2013 / 0:01

    Une critique bien étayée par la Puissance du Souvenir dans l’écriture qui aura davantage affiné ma lecture de Miette et du style de Pierre Bergounioux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s