Prendre Yves Bonnefoy au sérieux

En marge de la publication par Yves Bonnefoy de La Communauté des critiques aux Presses Universitaires de Strasbourg courant avril, je voudrais mettre en ordre quelques réflexions sur la pensée et l’œuvre de ce poète et penseur majeur, incontournable, et pourquoi pas amorcer une remise en perspective. Les grandes œuvres attendent que nous jetions un soupçon, quelques grains de sables dans leurs rouages ; ce qui pourrait sembler une coquetterie intellectuelle ou un exercice de style me semble une épreuve salutaire, indispensable autant pour les auteurs, leurs œuvres que les lecteurs. Un célèbre article de Bonnefoy consacré à Valéry, érigé pour l’occasion en contre-exemple, se terminait ainsi, en note de bas de page – je cite de mémoire, pardonnez l’inexactitude : « Ai-je critiqué Valéry ? non, je l’ai pris au sérieux, c’est un privilège que l’on peut faire à peu de poètes. Ceux-là existent en nous, nous devons les combattre. » En somme, je voudrais prendre Bonnefoy au sérieux, à ceci près que c’est avant tout en forme d’hommage, sans la coloration haineuse qui faisait le sel de l’essai sur Valéry. Rien de définitif, des notes pour un travail futur, sinon une invitation à qui se sent d’entamer une enquête plus rigoureuse. « Il faut oublier Valéry » écrivait Bonnefoy ; qu’on oublie Bonnefoy est bien la dernière chose que je souhaite ! mais qu’on cesse de commenter ses poèmes et de répéter sa définition de la poésie pour examiner la portée et les limites de l’œuvre du penseur. L’un ne se fera qu’au prix de l’autre, cette violence est un égard ; en ce qui me concerne, rien que dire cela est une forme d’amende à la (trop ?) grande admiration que je porte à Bonnefoy. Enfin voici, au risque de m’égarer, de paraître cuistre, et à toutes fins utiles, quelques pensées rassemblées.

Yves Bonnefoy connaît le privilège, sans doute décevant parfois, d’être à l’origine d’une masse critique énorme, torrentielle. Si son œuvre suscite chaque année bien des livres et sujets de thèse (sur qui croyez-vous que j’avais le projet d’écrire la mienne !) c’est qu’elle est éminemment inspirante ; Yves Bonnefoy fait école, les pensées, entre autres, de John E. Jackson et, mais je la connais moins, celle de Michael Edwards doivent évidemment beaucoup à la vision de la poésie selon Yves Bonnefoy ; c’est Bonnefoy qui a redéfini le paradigme des études rimbaldiennes en 1961, qui recentré les études sur Baudelaire autour de son vœu de compassion. Il fait école et par conséquent sa pensée se voit (si ce processus n’est achevé, cela ne va pas tarder) dotée d’un double fantomatique, la récompense d’un siècle amoureux d’elle mais qui lui collera aux basques, une vulgate, un système, une dialectique. Comme il arrive aux grands auteurs, ils deviennent, comme on dit, victime de leur succès : la pensée de Marx a engendré bien des discours fumeux basés sur des lectures hâtives et qui sacrifiaient la rigueur de l’analyse au profit de la précipitation idéologique ; combien d’auteurs font du sous Blanchot ; Derrida a lutté comme il a pu contre l’usage abusif du mot « déconstruction » ; Foucault, à l’inverse, voulait que son œuvre pût être pillée comme une boîte à outils. L’œuvre de Bonnefoy est plus discrète, mais je me laisse penser qu’on peut abstraire un système de sa pensée, que dans la panoplie du bon petit khâgneux il y aura un outil Bonnefoy ; moi-même j’avoue avoir aiguisé ma sensibilité et formé mes goûts par la fréquentation assidue et passionnée de ses œuvres, et combien de fois au cours de mes études ou bien dans l’exercice de ma profession n’ai-je problématisé une dissertation ou une lecture de texte grâce à ses idées. Le mot système est sans doute critiquable, mal choisi, mais enfin l’idée est claire : du prêt-à-penser, du prêt-à-critiquer.

La rançon de la gloire ? pas seulement : Yves Bonnefoy radote. Brillamment certes et à ma grande joie, mais il radote : ses écrits au fil du temps ont pris une figure systématique, on devine en lisant un essai d’aujourd’hui où il va nous mener, à quelles démonstrations il va procéder, quelle dialectique est en place et va se dérouler sans surprise. Lui-même est installé dans sa pensée, ce qui est révélateur de l’efficacité de sa pratique de l’écriture, des démarches qu’il s’est inventées pour œuvrer à sa conscience de soi. Tant mieux pour lui. Toutefois, se déployer de façon attendue n’est pas sans risque pour une pensée ; il serait faux de dire que sa pensée se dessèche, mais elle tombe parfois dans les écueils de la pensée systématique, elle cède à ses marottes ; il faudra faire un jour le point sur les lectures de Bonnefoy, et distinguer entre les lectures constructives, fécondes, créatives (Rimbaud, « Baudelaire contre Rubens » sont des exemples, il y en a mille autres) et celles qui sont clairement biaisées, idéologiques presque ou qui rabattent une dialectique sur un texte – tirer Pétrarque du côté de la finitude comme il le fait, c’est un peu fort ; l’introduction des Sonnets de Shakespeare m’a laissé perplexe. La question que je pose, en somme, est la suivante : quand Bonnefoy fait du Bonnefoy, n’est-ce qu’une manie bénigne ou bien est-ce que cela nuit à la portée de son propos ? Vouloir restituer (éclairer, reconstituer, ordonner) le projet de conscience des auteurs revient parfois à leur faire faire ce qu’on aurait voulu qu’ils fissent, mais je ne doute pas que l’on se chargera d’opposer des contre-expertises à certains textes, ainsi avance la littérature.

La critique est facile : je ne vais pas reprocher à un auteur d’être lui-même, d’avoir ses idées et de s’y accrocher ; il faudrait pour aller plus avant dans ce sens procéder à un examen fouillé des textes. J’écris de mémoire, d’après quelques notes manuscrites, sans livre sous la main, je crains de m’égarer et de manquer de matière. Un point, toutefois, m’obsède : la tendance de l’auteur à écrire sa propre légende. Le livre qui va paraitre est un recueil d’articles consacrés à la critique littéraire, ou plus généralement à l’apport de la critique universitaire au travail de la littérature, de la poésie. Bien qu’il ne soit pas encore sorti, je puis dire que j’ai lu La Communauté des critiques, au moins en partie ; je sens déjà le parfum qui se dégagera du livre, je sais qu’on y retrouvera toujours la dialectique de la pensée entre d’un côté son versant critique, conceptuel, la nécessité des apports des sciences humaines pour la compréhension de la vie, et de l’autre les limites de cet apport, l’intuition de l’unité et le travail de conscience de soi que mène le poète dans le langage, l’élaboration de sa parole. L’un et l’autre peuvent dialoguer, se donner la main… commentaire au choix : on connaît la chanson ou piqûre de rappel. Ce qui est curieux, depuis les années 2000, c’est la dimension d’éditeur, d’archiviste de soi-même que prend le travail d’Yves Bonnefoy. Tandis que l’invention poétique continue (Les Planches courbes, La longue chaine de l’ancre), il rassemble ses essais en recueils (La Communauté des traducteurs, Notre Besoin de Rimbaud, La Communauté des critiques) – n’est-ce qu’un vœu de l’auteur ou bien Bonnefoy répond-il à la demande des éditeurs ? Bonne question, mais secondaire – et, fait assez rare dans le champ littéraire, édite ses propres textes (introuvables, inédits, juvenilia) en les munissant de préfaces épaisses, d’essais critiques (Le Traité du pianiste, Deux scènes et notes conjointes). En résumé, l’œuvre ne cesse pas d’avancer mais au passage se prend en charge elle-même, s’ordonne, s’explique, se commente – déjà dans Pierre écrite l’auteur célébrait « un éblouissement dans les mots anciens ». Ces essais présentent un grand intérêt : ils sont la concrétisation d’un effort de conscience de soi qui guide le travail de l’écriture de Bonnefoy depuis toujours : s’il a consacré beaucoup d’essais à définir la poésie, son fonctionnement, son ambition, son champ d’action, sa différence (sa supériorité, s’entend, presque ; il faut relire les Entretiens sur la poésie ou la leçon inaugurale au Collège de France, « La présence et l’image ») en s’inspirant en même temps des auteurs, en dialoguant avec ses Phares (réinventant le passé, se construisant une tradition), il essaye maintenant d’expliquer sa vie, sa vocation, la nécessité existentielle de son travail de poète. Ce qui fut entamé en poésie avec Ce qui fut sans lumière (fin des années 80, si je ne me trompe), continué avec Les Planches courbes (de belles pages sur l’enfance, l’image défaite du père, la mère dont le souvenir est transfiguré par quelques vers de Keats), trouve une expression renouvelée, approfondie dans la prose critique. La préface à la réédition du Traité du pianiste en 2008 est d’une mouture intéressante : le poète y évoque des souvenirs personnels, la mère encore une fois, le patois, l’éveil aux fonctions du langage, le sens de la parole, du cri et du silence, la découverte de la musique et la naissance de l’intuition poétique. L’engagement existentiel dans l’écriture et surtout la façon de rechercher et d’écrire cet engagement, de lui conférer une nécessité par un travail rétrospectif, voilà qui fait penser aux Mots de Sartre. Le philosophe ne parlait pas d’intuition poétique mais de névrose,  tandis que Bonnefoy ne fait pas découler le besoin d’écrire de la lecture dans une logique de compensation affective (Lire/Ecrire), mais en somme l’un et l’autre ont pris en charge l’invention du fondement de leur travail d’écriture.

Sartre et Bonnefoy, un parallèle qui a de quoi faire grincer des dents, mais de tels éclairages peuvent être salutaires, afin au moins de « se déprendre » comme aurait dit Foucault, de bousculer son point de vue. De ne pas se laisser prendre au piège d’une œuvre qui se prend en charge de façon autonome et fournit presque les clés de sa compréhension ; car ce tournant dans l’écriture n’est qu’un discours supplémentaire, une nouvelle strate du mille-feuilles qu’on appelle l’œuvre, un nouveau chemin pour le critique. Alors que Sartre s’avouait névrosé, Bonnefoy rappelle la naissance d’une vocation : on se doit un soupçon, il faut se retenir de trop croire à la téléologie de son récit, accuser la perfection de la légende dorée. – Dans son livre Une pensée en mouvement, sur Yves Bonnefoy, Arnaud Buchs avait consacré l’un des trois essais de l’ouvrage au principe d’ « herméneutique seconde » qui régit une partie de l’œuvre du poète. S’attardant sur les entretiens et les textes où Bonnefoy revient sur son entrée en littérature, ses premiers textes, ses débats avec les surréalistes, A. Buchs dépliait la complexité des réseaux de création de sens : un entretien de 2001 en marge d’un texte des années cinquante est une explication qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant, mais comme un discours supplémentaire de l’œuvre que l’on ne peut rigoureusement commenter que comme tel. J’ai le souvenir qu’A. Buchs expliquait avec clarté ces enchevêtrements vertigineux de l’herméneutique, mais, n’ayant pas le livre sous la main, j’en reste là. Il n’en demeure pas moins que ce texte résonne comme un rappel à l’ordre et l’appel à un élargissement des perspectives critiques sur l’œuvre de Bonnefoy.

Je pose la question autrement : l’œuvre de conscience de soi peut-elle mener à l’écriture de sa propre légende ? Je n’y vois pas d’objection, c’est ce qu’on fait les grands autobiographes, Rousseau, Sartre, entre autres. Aussi les grands poètes, Baudelaire, Wordsworth ; mais je crains que l’avenir crédite plus d’authenticité au Rimbaud de la Saison, au Sartre des Mots qu’au Bonnefoy ronronnant des derniers textes, comme on préfère généralement le Wordsworth du Prélude à celui des derniers poèmes, lui aussi ronronnant, et pontifiant. Ecrire sa propre légende, c’est à quoi sont réduits tous les auteurs que travaille le vœu de conscience de soi. Mais dans le cas de Bonnefoy, le système de pensée qu’il a construit et qui l’a aidé à progresser dans la conscience de soi retient la personne dans ses bornes, dans le cadre prédéfini de sa dialectique et c’en est regrettable. Bonnefoy écrit sa légende dorée, la prose de ses essais épouse trop docilement le tuteur téléologique, on dirait qu’il prend trop au sérieux l’étymologie du mot légende, il écrit ce qui littéralement doit être lu, comme s’il refusait qu’on lût autre chose, comme s’il voulait fixer déjà la parole que l’avenir lui consacrera ; au fond Rousseau est plus honnête quand il ment, c’est avec tant de cœur. Je préfèrerais à la rigueur un mystificateur, un Schwob de soi-même, voire une chimère, l’autobiographie de Borges ou de Pierre Michon !  Ou bien je dois me contenter de cela, que la conscience de soi chez Bonnefoy soit au final très hégélienne, fatalement dialectique.

La voix de Wordsworth surgit : « was it for this ? »… tout ça pour ça ? j’étais né pour être poète, la poésie est la solution… non, c’est de l’escroquerie, de la fausse monnaie, tout cela est un peu pontifiant.

5 thoughts on “Prendre Yves Bonnefoy au sérieux

  1. Mathilde mardi 27 avril 2010 / 12:43

    Il n’empêche que la poésie- celle de Bonnefoy , n’en continue pas moins de réinventer le poids des mots . Et de fait la chose est si rare qu’il serait dommage de manquer l’occasion de participer à cette « incohérence » aventureuse.

  2. Max mercredi 18 septembre 2013 / 23:57

    L’auteur de ce billet vient de relire ce qu’il avait écrit, quelques trois ans auparavant… et plutôt que de le supprimer, je préfère l’annoter, ne serait-ce que pour moi-même. Et brièvement : je souris, non sans un peu de gêne, en relisant le réquisitoire, je souris devant ma sotte et vaine véhémence – qui permet au moins de prendre la mesure de l’admiration dont elle est le fruit.
    Quelle âme est sans défauts !

    • ceren mardi 29 octobre 2013 / 10:49

      On a chacun sa candeur, chacun sa naïveté.
      La mienne se formulerait ainsi: Y aurait-il quelqu’un d’assez « vif » pour remettre en véritable question l’idée que l’on se fait majoritairement de la poésie au Petit-Palais, au Marché de la poésie, à la Sorbonne, au Printemps des.. etc.
      Et puis j’y pense: Un Michael Jackson, tenant des foules sous le charme de sa voix et de son dé-lyre, incarne sûrement une poésie plus proche des vœux d’un Rimbaud, que celle un peu encravatée des Mercredis de la poésie..
      Quand je vous dis qu’on a chacun sa candeur!

  3. ledelweiss mercredi 6 janvier 2016 / 18:38

    Je n’en suis qu’à un stade de déchiffrage de l’oeuvre de Bonnefoy, et dès les premiers mot subjuguée, mais retrouve certaine de mes réflexions formulées dans ce billet. Vous le réprouvez à présent, pourriez-vous en expliquer la raison ? Bien sûr, il y a de l’exagération dans cet article mais n’est-ce que ça ?

  4. veracognitas mercredi 9 mars 2016 / 18:45

    Votre article est juste, hélas très juste.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s