Minutes pontificales sur le préservatif, Gaspard-Marie Janvier

Surprenante livraison que ces Minutes pontificales sur le préservatif, que ce Dossier cundum présenté par Gaspard-Marie Janvier aux Mille et une nuits. L’éditeur de ce raconte dans la préface par quel hasard, à la suite de la publication de son roman Le Dernier Dimanche (chez le même éditeur), un certain frère Joachim a décidé de lui confier un document confidentiel : « le compte-rendu des séances d’un groupe de travail pontifical qui auditionna en juillet 2005 au Vatican experts et usagers du préservatif en vue de la rédaction de la première encyclique du pontificat. » Bravant le secret professionnel, le frère Joachim, minutante pontificio à cette époque, a décidé de publier ces Minutes, souvent drôles et toujours riches d’enseignements, que l’on peut considérer comme le sous texte de la première encyclique de Benoît XVI.

Mystification éditoriale, bien entendu : l’artifice est connu mais il offre un cadre d’écriture et de réflexion tout à fait original, l’occasion d’une prise de distance ironique avec un débat brûlant. Le livre se compose tout d’abord de la retranscription des entretiens entre les usagers du préservatifs (une prostituée, un ingénieur, une infirmière, etc.) et des ecclésiastiques au nom évocateur : les pères Esculape, Candide, Anacunda, les (com)pères Buvard et Cruchet dont l’ascendance flaubertienne est confirmée par leurs interventions, le rabelaisien père Dix, ou X, etc. L’étonnement, l’ignorance et la curiosité des prêtres confrontés à l’étalement des pratiques sexuelles donne lieu à des pages savoureuses ! toujours suivies d’une tentative de synthèse et d’un examen de ce qui a été entendu. La seconde partie du livre est consacrée à la retranscription d’un colloque où sont intervenus le directeur d’une ONG qui lutte contre le SIDA en Afrique, une épidémiologue, une orgasmologue, un fabricant de préservatifs, l’inventeur d’un sextoy révolutionnaire, etc. Puis le livre se termine sur la lettre adressée au pape qu’a rédigée le cardinal en charge d’organiser ces consultations.

On a clairement moins affaire à une pochade éditoriale qu’à l’invention de formes pour rendre accessible un questionnement qui déchaîne les passions, notamment à cause du SIDA. La forme sert le fond : l’ambition de Gaspard-Marie Janvier est de proposer un changement de perspective, en ce sens ce livre est un ouvrage critique : la forme dialoguée (entretiens, colloques, tables rondes) permet de mettre en scène afin de les identifier et d’en montrer les limites, les discours qui composent la vision contemporaine de la sexualité (rapport au corps, à l’autre, sentiment d’amour et besoin de jouissance) et ordonnent les pratiques sexuelles ; en somme l’auteur essaye de décortiquer le mille-feuilles idéologique de la sexualité pour le passer au crible du dogme chrétien. Ainsi présenté, le livre prend a priori un tour un peu aride, khâgneux, mais rassurez-vous, on dévore ces drôles de Minutes : langue verte, situations cocasses, mots d’esprits, allusions érudites… Gaspard-Marie Janvier sait qu’il faut plaire pour instruire. Le rapport à la technologie, la séparation de l’âme et du corps, de l’amour et du sexe, la confusion entre contraception et avortement sur laquelle repose la pilule du lendemain, l’efficacité prophylactique du préservatif à l’échelle d’un continent, les prétentions de l’aide humanitaire, etc. tout y passe, aussi gaîment que sérieusement. Ce désenchantement du sexe, c’est le diable va jusqu’à dire un évêque sénégalais : « Le diable n’est plus le personnage des légendes, avec ses cornes et sa queue fourchue. Il est cette puissance jalouse qui s’établit en nous pour contester chacune des merveilles de notre condition d’être créé. » Enfin l’amour voit son sens affaibli et sa pratique quadrillée par le droit, la peur, la science…

Comme dans toute démarche critique, il importe de ne pas prendre position dans le débat mais d’en synthétiser le fonctionnement et d’en révéler les limites afin de changer le point d’observation, d’élargir les perspectives de réflexion. Aussi, dans la manière de s’adresser aux fidèles, il faudra veiller à ne pas tomber dans l’écueil de la polémique, ne pas répondre à l’idéologie sur son terrain, refuser sa langue: « chaque fois que le Saint-Père empruntera à la sexlangue dans son discours sur l’amour, il donnera prise aux accusations d’hérésie et de sacrilège de la religion nouvelle – c’est un véritable piège ! » explique le père Montalte : il faut opposer l’enchantement à la désillusion : « La beauté, l’émotion, l’extase sont dans notre camp depuis deux-mille ans. Retrouvons la langue pour le montrer […] ». Langue, le mot est lâché, c’est la langue de l’amour que doit réinventer l’Eglise. Je me retiens de citer la belle et très émouvante dernière page de ce livre : à travers la plume du cardinal, l’auteur explique que le magistère pontifical, qui n’a d’autre moyen que la langue, doit être une source sacrée, magique et poétique qui inspire l’amour.

Mes compétences ne me permettent pas d’aller plus loin dans l’examen de ce livre. Je suis peu versé en théologie, il faudrait que je lise l’encyclique de Benoît XVI pour juger à fond de la pertinence de ce livre, mais je suis tout disposé à croire qu’il l’est, pertinent ! Et par principe un livre s’attire ma sympathie quand il parvient à remettre en question les discours auxquels nous sommes habitués et qui circonscrivent trop hâtivement les problèmes et sclérosent les esprits. Il faut de l’audace pour formuler le vœu de réinventer une langue qui inspire les âmes plutôt qu’à prescrire des pratiques et une modification comportementale. Toutefois, je mentirais en affirmant que je me reconnais dans la parole de l’Eglise. L’incroyant que je suis trouve une beauté toute poétique aux Saintes Ecritures, mais la Bible n’est pour moi vivable qu’après une transformation en éthique, qu’elle s’est incarnée dans une pratique ; Sénèque ou Montaigne m’aident plus à vivre que Saint Thomas, enfin j’aime Pascal comme poète de la condition humaine, ou bien comme empêcheur de penser en rond, précédant Nietzsche ou Foucault – chacun ses marottes ! les miennes ont de quoi faire hurler les puristes. On accusera mon jugement de manquer d’envergure et de spiritualité, mais l’usage du préservatif ne me pose strictement aucun problème éthique ou philosophique et je suis bien gêné que l’on me parle d’amour quand on n’a connu tout au plus que des plaisirs solitaires – même si comme le rappelle le frère Joachim, certains d’entre eux « ont vécu » avant leur ordination. Je suis perdu aux yeux de l’auteur, tant pis : pour moi son ouvrage a un parfum dogmatique et papiste. Je ne vois qu’une possibilité de réconciliation : la poésie ayant pour moi plus de sens qu’une encyclique, j’attends de voir jaillir cette source poétique d’amour devant moi, je souhaiterais lire de nouveaux entretiens, cette fois-ci entre le curé et ses ouailles.

*

Minutes pontificales sur le préservatif (Dossier cundum), présentées par Gaspard-Marie Janvier, Mille et une nuits, 2010, 240 p., 15 €

3 thoughts on “Minutes pontificales sur le préservatif, Gaspard-Marie Janvier

  1. Servane L'Hopital jeudi 3 juin 2010 / 21:32

    Cher Maxime,
    Je me permets juste de contrebalancer ta critique, afin de donner une idée plus panoptique de l’ouvrage à tes lecteurs, et notamment à cause de ton dernier paragraphe, que je trouve injuste eu égard à tout ton début. Tu commences par être enthousiaste puis par taxer tout cela de papisme: voilà qui ne va guère encourager à lire, par nos temps qui courent…
    On en a déjà parlé, mais je me permets de provoquer un peu tes amis, parce que je crois, tu ne me contrediras pas, ce livre vaut le coup d’être lu.
    Une anecdote: l’autre jour aux toilettes, je vois une petite pancarte: « ne pas jeter de protections dans la cuvette ».
    Quand j’ai un chagrin d’amour, ma mère me dit: « Protège-toi. »
    Quand on parle de sexualité: « Tant que tu te protèges… »
    Je trouve juste un peu paradoxal que la première chose qu’on apprenne pour tout ce qui concerne l’amour et la sexualité, c’est la protection, de là la peur.
    Ce livre me semble chercher à déminer ce langage qui tue en nous notre capacité d’amour, et nous enjoindre à avoir le courage d’entreprendre une voie plus risquée, plus optimiste, plus singulière et plus aimante.
    Le tout en riant.
    Et le pape, c’est secondaire, et dans le livre c’est une image de poète!
    Servane

  2. Max samedi 5 juin 2010 / 18:29

    Tu as tout à fait raison, Servane. Il me semble avoir rendu justice au travail de déminage dont tu parles ; cela dit, la conclusion de ma critique est assez sévère, il est vrai, mais j’explique aussi que c’est une forme de déception, car j’aurais aimé pouvoir lire la contrepartie positive, poétique, active, du travail critique. Pour tout dire, j’ai lu les Minutes Pontificales après avoir fini le Journal d’un curé de campagne, un livre qui a ébloui de la première à la dernière page l’incroyant que je suis, et de façon injuste le livre de GMJ souffre de la comparaison. Je retire, s’il le faut, la charge de papisme, en effet excessive, je contresigne ce que tu dis sur la visée critique de l’ouvrage, mais je continue de faire un appel du pied à l’auteur, car j’attends autre chose d’un auteur de littérature qu’il me renvoie vers une encyclique. Ce débat pourrait être sans fin, j’entends bien, mais l’efficacité des discours papaux est sur moi très limitée.

    A bientôt autour d’un verre pour en parler !

  3. Servane L'Hopital samedi 5 juin 2010 / 18:52

    Tu as lu le « Dernier Dimanche »?
    Sinon, pour de la poésie, t’inquiète, elle arrivera, mais il y en a déjà à sa manière dans ce bouquin, satirique certes, mais il fallait rire d’abord, avant le lyrique!
    Grosses bises
    Servane
    ps: ok pour le verre!

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