Lettres de John B. Yeats à son fils

On recherchait la compagnie de John Butler Yeats pour sa conversation tant son esprit brillant dissertait avec passion et subtilité sur l’art. En 2000 paraissait aux éditions José Corti une sélection des lettres qu’il a envoyées à son fils le poète William Butler Yeats, traduites par Anne Morin. La préface de John McGahern retrace en quelques pages le destin troublant d’un jeune avocat abandonnant le droit à peine après avoir été reçu au barreau, cédant à sa passion pour le dessin, mais demeurant incapable de faire fructifier son talent et d’en faire vivre dignement sa famille. Qui cède ses toiles à un prix toujours très bas, comme honteux de marchander le talent qu’il a ; qui ne sait se résoudre à achever une toile et la gâche à force de la retoucher ; qui gâche les occasions que lui offrent amis et mécènes d’asseoir sa renommée, demande de l’argent à son fils pour honorer ses dettes. – « On est le fils de son enfant » écrit Wordsworth : la réciproque fut tristement vraie pour le poète, qui dut être le père de son père. Un raté en somme, mais fin lecteur et penseur. Artiste libre, trop peut-être, dont le manque de volonté est un sujet de honte pour le fils ; artiste souffrant d’un monde qui change, cultive de nouvelles valeurs et ne laisse plus de place aux rêveurs de sa trempe : « La doctrine moderne de l’acharnement au travail, qui jouit d’une telle popularité dans les démocraties, est fatale à la Beauté, et quant à ces socialistes – et je suis socialiste – ils tirent le sens esthétique vers le bas et le foulent aux pieds. Pour eux, artistes et poètes sont des égoïstes – le mot gentleman leur est détestable. Pourtant l’existence d’une société de gentlemen pauvres à qui le temps pèse est absolument nécessaire à l’art et à la littérature. Etant des gentlemen, ils savent comment être oisifs avec dignité, et à cause de leur pauvreté, aucune distraction ne vient les empêcher de se livrer à de sombres méditations sur la vie et la vérité. » J. B. Yeats écrivit ceci aux Etats-Unis, un lieu d’observation privilégié pour rendre compte des mutations socioéconomiques et mentales au tournant du XXe siècle, alors que de lui-même il restait sur le bas-côté.

J. B. Yeats ne prit pas le temps de se forger un système de pensée comme son fils et s’adonne plutôt à la réflexion libre, la théorisation spontanée en réaction à telle lecture, guidé par quelques invariants esthétiques, quelques grands principes : l’art contre la rhétorique, la personnalité contre le caractère ; il est aussi un subtil peintre des tempéraments, évoque les effets comparés du protestantisme et du catholicisme sur la poésie (mérites comparés de Shakespeare, Milton ou Byron), parle des Américains dont il loue la sympathie mais dont le sens esthétique le répugne, ainsi que leur volonté d’élévation morale qui ne peut mener qu’à la rhétorique : « La poésie sentimentale traite de chose pratiques : le Forgeron de Longfellow, etc., et la poésie américaine est en général, qui est soit sentiementale, soit didactique. La Vraie Poésie est la Pure Personnalité ; un petit enfant qui apprend à parler sans le fardeau des idées sur le vrai et le faux, et sans intellect, ou souvent une femme amoureuse ou qui a de jeunes enfants – voilà l’expression de la pure personnalité, et à sa vue l’Intellect et le Sens Moral se sentent tous deux surnuméraires. » – Yeats fils écrit dans un de ses essais que nous faisons de nos querelles avec les autres de la rhétorique, et des querelles avec nous-mêmes de la poésie : ce jugement se retrouve presque tel quel, quoique non aussi clairement formalisé, dans la pensée du père.

Je ne puis nier que c’est mon intérêt pour le poète qui m’a conduit à lire ces lettres ; et si la personnalité et les opinions du père sont passionnantes à lire, on comprend aussi l’influence qu’a exercée le père sur le fils, comment l’un forma l’autre, d’où vient la pensée du second. Outre certaines valeurs morales et esthétiques, le père transmit au fils son esprit critique : la manie de classer, de former des catégories et de les assembler ensuite pour définir des gens, des tournures d’esprit, des œuvres. C’est de lui qu’il tient une certaine liberté de penser, une façon de penser en dehors des clous ; nulle rigueur universitaire quand il parle d’art et de littérature, mais une sensibilité intelligente et des catégories issues de la personnalité. C’est sans doute pour ordonner son esprit, la façon de penser héritée de son père que Yeats inventa le système des phases de la lune dans Vision. Ce système est en germe dans la pensée de son père : les lettres sur la volonté humaine et son rapport antagoniste à la nature humaine, la lutte des deux et le classement des poètes selon qu’ils ont choisi de céder à la volonté ou de lutter pour la soumettre à leur nature. Un système assez partial et dont la trop grande marginalité a peut-être effrayé le fils qui a eu besoin de donner un fondement à cela. Le caractère spirituel, religieux presque, de son esprit s’alliant ainsi à une pensée critique. En retour, le travail du fils informe aussi le jugement du père : les notes de l’éditeur nous expliquent que le propos telle ou telle lettre est motivé par tel tournant dans l’œuvre du poète, et l’on voit J. B. Yeats s’amender ou corriger la trajectoire intellectuelle prise dans une lettre précédente pour s’aligner sur ce que formalise son fils. Il y aurait une étude à mener sur le dialogue intellectuel entre l’un et l’autre, sur la double influence. Nonobstant cela, les lettres de J. B. Yeats demeurent un régal pour l’esprit, eu égard à la passion avec laquelle le peintre se livre, s’analyse et s’acharne à cultiver le sens du beau.

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John Butler Yeats, Lettres à son fils, W .B. Yeats, présentation et choix de John Mc Gahern, traduit par Anne Morin, José Corti, 2000, 336 p., 18,29 €

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