La puissance du souvenir dans l’écriture, Pierre Bergounioux

« C’est pour s’être découvert un avenir que les gens de mon âge, et de ma sorte, se sont sentis dépositaires d’un passé. » Ainsi commence ce petit livre, en réalité le texte d’une conférence prononcée par Pierre Bergounioux au Musée des Beaux-Arts de Nantes en février 2000. L’écrivain y propose une réflexion d’une rare qualité sur l’écriture, le projet de conscience de soi qui la fonde, ses ambitions et ses devoirs. Ecrit, est-il besoin de le préciser, dans une langue remarquable, imagée et précise, riche et rigoureuse, dont la rare flamboyance est toujours chargée de sens, on retrouve cette marque d’érudition chamarrée qui fait le style de l’écrivain, ce texte présente le versant intellectuel de l’œuvre de Bergounioux, le projet qui soutient ses livres.

Empruntant une formule à Pierre Janet, que Wordsworth aurait pu faire sienne tout autant, Pierre Bergounioux rappelle que la mémoire est « une persistance accompagnée de reconnaissance » ; c’est la persistance jusqu’au milieu des années soixante de la civilisation paysanne, archaïque, arriérée, du limousin, sa terre natale, qu’il a gratifiée par son œuvre – lire Miette – d’une reconnaissance. Pierre Bergounioux évoque d’abord l’enclavement social, culturel et économique auquel était voué le limousin, ainsi que les brocards dont ses habitants furent victimes. L’exercice de conscience de soi est notamment remarquable parce que c’est d’un nous qu’il fait l’autoportrait social, s’efforçant de retrouver les caractéristiques de la société qui a formé l’enfant qu’il fut, revenant sur la simplicité bornée des hommes, de leurs ambitions et de leurs gestes. Nulle complaisance à réinventer un passé paysan idéal : le point de vue qu’il adopte est celui de l’intellectuel tout aussi ému que lucide. En effet, le propos central de la conférence, c’est le divorce d’avec cette société natale que lui a permis d’opérer la lecture des philosophes ; plutôt, c’est le retournement de Hegel par Lénine qui lui a permis de faire le lien entre la pensée pure et la réalité, d’objectiver la matière de sa mémoire en contenus intellectuels. En somme, l’auteur revient sur la séparation d’avec soi : « C’est pour avoir vu le jour dans la plus reculée des provinces, participé corps et âme d’un lieu séparé, d’une heure dépassée puis découvert, à la dernière minute, la culture citadine et le vaste monde, que la vie première a précipité en mémoire. Ou que j’ai eu deux vies ou que j’ai été coupé en deux par le devenir. » (p. 29-30). Il y a un « deuil » dans cette prise de conscience. Enfin, le travail de l’écriture, une fois qu’on a accusé la distance qui nous sépare de nous-mêmes, qui l’a séparé de lui-même, c’est réinventer le sens, comme en offrande « à ceux qui ont vécu sans savoir », les défunts peut-être, surtout soi, « celui que l’on fut ». Vocation tragique à ravauder le tissu de sa vie.

Ecrire, donc, non seulement pour assumer un passé, lui rendre justice par la littérature, mais aussi pour pouvoir, comme l’annonçait la première phrase, se tourner vers l’avenir, être soi ; l’œuvre de conscience de soi n’est complète que lorsqu’on a réussi à faire de soi le nœud entre passé et futur, à ne pas se penser que comme héritier. Ecrire, aussi, pour combler les lacunes du passé, perpétuer dans l’œuvre du sens ce qui fut vécu à moitié, ce qui de la vie ne fut pas accompli, car « le reste s’est consumé dans un présent pur. »

*

Pierre Bergounioux, La Puissance du souvenir dans l’écriture, Editions Pleins Feux, Nantes, 2000, 40 p., 7,2 €

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