Guirlande, légende (Ecrire, 6)

Ecrit à sauts & à gambades, sans relecture finale.

*

Se poser la question de l’écriture, se demander pourquoi l’on écrit, et comment, dans quel but, quelle perpective, c’est en somme chercher à évaluer la distance entre le monde et les mots, entre les mots et les choses (il se trouvera toujours quelqu’un pour dire que l’allusion au philosophe a du sens ; pour ma part je lui dérobe une expression bien pratique).

Je commence aujourd’hui à prendre conscience du moment où j’ai décidé d’écrire, où le choix s’est fait, même s’il ne fut pas immédiatement formulé, conscient. Le goût d’écrire m’est venu en pratiquant le commentaire. C’est peu glorieux, je préfèrerais qu’il me fût inspiré par quelque auteur, et d’ailleurs cela a joué, mais le goût d’écrire, d’aligner les mots m’est venu en commentant, à l’université. La rédaction de certains travaux universitaires a été déterminante, elle m’a fait aimer la rigueur, la précision, et a fait que l’écriture est chez moi liée à la pensée : écrire et penser sont un même acte chez moi ; les communications que j’ai faites lors de colloques, par exemple, devaient être rédigées entièrement avant d’être dites, elles eussent été sinon incomplètes, fausses, inexistantes en fait. Ecrire est un acte secondaire, marginal – au sens du Talmud. D’où ce blog, ma passion pour Montaigne, pour l’écriture qui pense, de près ou de loin. L’écriture purement gratuite, ou faussement pensive ne me séduit guère, voire me répugne : Char, Gracq… – j’y vais à grands coups de sabre, tant pis. La poésie, de même, est une pensée musicale, de la pensive beauté.

Ecrire : le commentaire sans fin de la vie. Un Talmud, une guirlande qu’on dépose autour, dans les marges… de quoi ? Je dirais : des choses, pour esquiver une véritable réponse. Car, le saviez-vous, il existe un gouffre entre les choses elles-mêmes et les mots qui les désignent. Si, si. Mais à quelle distance, et qu’est-ce que cette guirlande ? Reprenons l’exemple du commentaire : même fourni, documenté, argumenté, n’est-il pas qu’une reformulation, qu’une paraphrase, élégante, savante… C’est une question que je me pose d’autant plus que je forme des élèves au commentaire, que j’insiste en ce qui me concerne sur l’écriture, la rédaction, et la dimension d’invention personnelle que comporte le commentaire : je les incite à habiter les marges. Quel est le statut de cette parole secondaire ? Dépendante de critères de vérité historiques, vouée à n’être que l’illustration des principes herméneutiques d’une époque, c’est d’abord une pratique organisée de la langue. Qu’elle soit dialectique, idéologique, phénoménologique… une lecture se propose toujours comme un paradoxe : elle prétend dire une vérité sur le texte (relative, historique, philosophiquement structurée), elle prétend coller aux choses et revendique le fait d’être le produit d’une subjectivité, d’une structure pensante. En somme, les choses ne sont que ce que nous en disons, ce que nous en faisons. Enfonçons des portes ouvertes : il n’y a de vérité que celle que je détermine, que celle que je choisis de construire ; le monde nous est absent. La guirlande est tout, et flotte dans les marges, danse dans le vent, à distance.

Ecrire : concevoir une guirlande, et la disposer à la bonne distance. Un mot m’obsède en ce moment, qui résume mon projet d’écriture : la légende, au sens étymologique, ce qui doit être lu. Acceptant que le monde n’est que ce que l’on en fait, l’écrivain est celui qui donne aux choses la vie dans une fiction. La légende me fait exister et fait exister la chose, l’un et l’autre prennent vie grâce à elle : moi comme subjectivité nommant, donnant la vie, inventant le sens dont la chose en retour est gonflée. Le risque étant de substituer à la chose une légende de pierre, une fiction abstraite, il faut veiller à faire advenir la chose, s’effacer, nier la prétention de la légende ; écrire : à la fois inventer et recueillir, geste démesuré et pauvre… quoi ? une pierre, une vie, un mot… De là ma passion, si le mot convient, pour les morts, ceux qui réclament une voix, notre attention, notre patience, notre dévouement. Ecrire, une offrande, faire revivre. Il y a dans le Contre Sainte Beuve un très beau passage où Proust écrit que les choses se retournent vers lui et le prient de les ressusciter : c’est cela.

5 thoughts on “Guirlande, légende (Ecrire, 6)

  1. gab jeudi 18 mars 2010 / 0:39

    Bonjour
    Tu écris que «l’écriture purement gratuite [te] dégouttes ». Qu’entends-tu par « purement gratuite » ?
    Doit-on, en déduire que chez toi il existe une méfiance devant la simple fiction, que tu opposerais à une « écriture de la pensée », ou cette dernière s’oppose t’elle plutôt à une écriture plus rhétorique?
    Pour approfondir le premier sens que l’on peut donner à « gratuit », la notion de légende s’oppose t’elle alors dans ton esthétique à celle de fiction , dans le mesure où la seconde pourrait être perçue justement comme purement gratuite , ne renvoyant qu’à elle-même, quand la première, en attachant l’imagination à la réalité, ouvre au contraire un dialogue entre la subjectivité et la vérité que tu appelles guirlande ? C’est bien ça ?
    Je ne sais pas si je suis très clair et si j’ai bien compris ton propos, celui-ci demeurant pour moi sur ce point ambigu…
    Bien à toi

  2. MD jeudi 18 mars 2010 / 1:03

    Pour tout dire je ne te trouve pas très clair ! En somme je n’aime pas que la langue se substitue à la vie (la pensée, les choses…), qu’on s’enfonce dans le plaisir narcissique de la langue (Gracq, envers qui je suis plus qu’injuste), réduisant le monde à un prétexte (Ponge, tout à fait surestimé, ce n’est pas de la poésie, c’est simplement astucieux). C’est là tout le sens de mon propos, quant au mot guirlande, c’est mon mot du moment, ma lubie !

  3. MD jeudi 18 mars 2010 / 1:04

    Légende, ce qui doit être lu : je voudrais qu’écrire ce soit produire de la vie, l’éclairer, lui donner sens, tu tournes ça comme tu veux du moment que la machine langue ne s’emballe pas et qu’elle reste dévouée aux êtres.

  4. brumes mercredi 7 avril 2010 / 15:32

    Je découvre à peine votre blog. Vous écrivez admirablement, vous aimez Yeats, je reviendrai vous lire!

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