Une chambre en Hollande, Pierre Bergounioux

Ce n’est pas un roman, ce n’est pas qu’un essai… Pierre Bergounioux nous offre avec Une Chambre en Hollande une rêverie érudite, une méditation poétique et joyeuse sur Descartes, écrivant aux Pays-Bas son Discours de la Méthode.

Un texte remarquable d’abord, par le style ; on pense à Michon, mais c’est plus enlevé, plus érudit (Bergounioux jongle avec Comte, Hegel, Marx, Elias ; amis khâgneux bonsoir, mais pas que, le ton est joyeux), moins emphatique (ça repose). De l’humour, une gaieté à tailler l’histoire européenne en cinq pages sublimes, à grands coups de sabres, mais précis : conquêtes, échanges culturels, constitution des états, le tout allègrement. Et pour en arriver à Descartes, au hasard que ce fut qu’un tourangeau écrivît l’acte fondateur du sujet pensant, à ce moment-là, à cet endroit-là, sous ce climat-là ; à s’interroger aussi sur la vie du philosophe, d’abord petit génie des mathématiques au Collège de La Flèche, puis voyageant dans l’Europe, s’engageant dans l’armée, bretteur quand des bandits le menacent, pas l’itinéraire attendu d’un penseur, rien de la vie monacale du philosophe de Koenigsberg : « Il a grandi sous d’aimables ombrages, auprès de murmurantes eaux, goûté la poésie. Pour lui, et non pour Kant à qui il suffisait de demeurer, la question s’est posée de savoir quel lieu faciliterait le dessein d’y voir clair en toute chose et d’abord en lui-même. Il ne s’en explique pas expressément. » (p. 32).

Autre point intéressant de ce livre, le rapprochement que fait Bergounioux entre la démarche cartésienne de remise en cause de la validité des données sensibles avec Shakespeare, Cervantès, Calderón. Hamlet, Macbeth, Don Quichotte, le prince de La Vie est un songe sont autant d’avatars poétiques du philosophe et je trouve passionnant de tirer Descartes vers le baroque et la famine hystérique de sens plutôt que vers le XVIIe :

Il se croyait assuré que deux et trois font cinq, qu’un carré a quatre côtés, qu’on rêve ou non. Et bien non. Le dieu cruel, le « mauvais génie » qu’il lui faut convoquer pour s’assurer qu’il subsiste un élément de certitude, un absolu fondement, ce dieu se place auprès des apparitions terrifiantes, des adversaires prodigieux qui persécutent les héros de ce temps, le spectre d’Elseneur, l’invisible enchanteur qui métamorphose les moulins en géant et ceux-ci, derechef, en moulins à vent, une souillon en princesse, la chevauchée hagarde, suante, dans la pire campagne, en assomption mystique. Face à Descartes, un dieu noir emplit l’univers.

p. 50-51

Descartes dans les brumes du Danemark, assailli par les sorcières… De quoi rendre les Méditations métaphysiques plus colorées, et les cours de philosophie des pauvres élèves de terminale moins secs.

Le livre s’achève sur une reprise du thème central : pourquoi le choix des Pays-Bas ? Non seulement le climat frais convenait à la santé fragile de Descartes, que la chaleur écrase (exit l’Italie), mais l’Europe, c’est-à-dire la France, l’Allemagne, l’Angleterre, en proie, pour la faire courte, à des querelles politiques et religieuses, en mutation politique et économique, n’offraient pas la paix nécessaire à l’examen de la faculté de savoir.

Un petit livre, mais très dense, brillamment écrit, et passionnant.

*

Pierre Bergounioux, Une Chambre en Hollande, Verdier, 2009, 56 p., 9,80 €

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