La mort. Essai sur la finitude, F. Dastur

J’avais entamé, en le lisant, un résumé du passionnant livre de Françoise Dastur sur La Mort, mais les vicissitudes de la vie (qui ont bon dos) m’ont furieusement empêché d’achever ce livre, ce qu’il faudra que je fasse un jour. Ce résumé date d’il y a plus d’un an, seule la première partie est résumée, mais enfin, à toutes fins utiles…

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Beaucoup ont essayé en vain de dire joyeusement la plus haute joie
Voici pour finir qu’elle se dit pour moi, aujourd’hui, dans le deuil

Hölderlin, trad. Ph. Lacoue-Labarthe, cité p. 49

La mort. Essai sur la finitudeCe livre présente la reprise d’une réflexion publiée en 1994 chez Hatier, sous le même titre.

Le point de départ de ce livre est le constat que la philosophie s’est toujours orientée vers un dépassement de la mort, par la réflexion sur la partie éternelle, immortelle de l’homme : depuis Platon, elle s’est attachée à ce qui en l’homme participe de l’éternel, afin de s’affranchir des contingences de la finitude. L’ambition de ce livre, formulée clairement est de penser un rapport à la mort qui ne soit pas d' »esquive », et de parvenir à voir « dans l' »éternité » dont nous faisons parfois l’expérience en tant qu’être pensants moins la preuve de notre appartenance à ce qui échappe à l’indétermination foncière du temps qu’une production propre à la temporalité elle-même, qui serait ainsi capable, en l’être humain, de projeter par elle-même l’horizon de son propre dépassement. » (p. 12)

Dans son introduction, F. Dastur fait une généalogie de ce que l’on pourrait nommer ce renversement de la pensée du temps. S’appuyant d’abord sur les Romantiques Allemands – notamment Schelling, Hölderlin et Hegel – l’auteur montre d’abord que l’existence Dieu a fait alors l’objet d’une « attestation phénoménologique », et non plus d’une démonstration ontologique. L’éternel n’est plus ce qui préexiste, mais ce qui est conséquent à la condition humaine : la finitude. Commentant Husserl, Françoise Dastur résume admirablement : « l’éternité divine n’est plus pour [Husserl] la toile de fond sur laquelle s’enlève la finitude humaine, laquelle doit être mise au contraire en corrélation avec l’horizon indéfini d’un temps sans limite. » (p. 14) Puis, dans le sillage de Heidegger, qui cesse d’opposer l’être au devenir, d’associer l’être à l’éternité, la philosophe propose de faire du sentiment du temps le fondement du rapport à l’être. Selon elle, c’est l’un des pas philosophiques de Heidegger : en finir avec la pensée d’un temps infini qui comprend le temps humain, et restaurer la durée humaine comme fondatrice de la pensée du temps. « Car ce n’est pas à partir de l’éternité qu’on peut penser le temps, mais c’est au contraire l’éternité elle-même qui ne se comprend qu’à partir du temps. » (p. 16)

Immortels : mortels, mortels : immortels ; vivant ceux-ci de la mort de ceux-là, mourant ceux-ci de la vie de ceux-là.

Héraclite, Fragment n°62, trad. Marcel Conche, cité p. 18

Eh oui ! les dieux ont besoin de nous, de notre mortalité pour avoir le sentiment de leur éternité ! Inversement, la finitude n’est plus pour nous un « manque », un défaut, mais bien une « capacité », puisqu’elle est le néant absolu, face à quoi toute chose a la chance d’exister et de trouver sa valeur : la mortalité nous ouvre à la compréhension du divin. Dès lors, la condition humaine est également ouverte à la joie et aux larmes, faisant de la vie cette « tragi-comédie » dont parle F. Dastur. Certes consciente de l’impératif de s’abandonner à la terreur de la mort, la philosophe n’en développe pour autant pas une pensée morbide, mais résolument optimiste.

 

 

Dans la première partie, intitulée « La culture et la mort », F. Dastur s’attache d’abord au sens des rites funéraires. Le refus d’abandonner la dépouille d’un congénaire est l’une des marques propres qui distingue l’homme de l’animal ; très tôt, la certitude d’une âme, d’un principe de vie qui dépasse la contingence de l’existence, s’est imposée, souffle dont il fallait assumer le départ. L’assomption d’une mémoire collective étant à la base de la cité, la société des hommes s’étendant non seulement à ses congénères vivants, mais aussi et surtout aux défunts ; et partant, le deuil est ce qui fonde une culture. F. Dastur remarque aussi que très tôt, l’assomption de la mort a permis de penser la vie sur un mode eschatologique : depuis Platon, et même avant lui dans la Perse zoroastrienne, et jusqu’à saint Paul, et saint Augustin, les âmes sont destinées à un jugement, les actions de la vie terrestre seront sanctionnées. L’attente sotériologique, selon les doctrines paulinienne ou augustinienne, conduit à un désintéressement de la vie tererstre, le contemptus mundi, au profit d’une attente de la vie éternelle. La vie du chrétien étant en permanence ouverte à la possibilité de la mort et donc du salut, l’assomption chrétienne de la mort n’en est pas une, puisque mourir c’est dépasser la mort ; elle a « la forme, dialectique, d’une reconnaissance qui est en même temps un déni » (p. 42). C’est Sophocle, et les lectures qu’en ont fait Schelling et Hölderlin, qui ouvrent à une pensée de la finitude assumée. La figure d’Antigone représente ce souci absolu d’honorer la mémoire des morts ; elle est celle qui, se référant à la loi naturelle, brave l’interdit politique : Hegel voyait en elle l’incarnation d’une subversion de l’ordre politique par l’ordre éthique. Plus généralement, les personnages de Sophocle sont les véritables héros tragiques ; contrairement aux héros d’Eschyle, ceux de Sophocle ne savent pas qu’ils outrepassent les limites de leur condition ; la modernité de Sophocle vient de l’absence de signaux divins. La tragédie grecque donne la possibilité à la liberté individuelle de s’exprimer dans une lutte contre le destin ; la mort fait paradoxalement accéder à la véritable liberté. Dans un monde que les dieux ne balisent plus, Œdipe, l’emblème favori du philosophe (celui qui veut savoir), est condamné à se punir lui-même :

Œdipe Roi n’est pas ce pour quoi on l’a longtemps prise, à savoir la tragédie du destin humain – puisque c’est seulement avec le stoïcisme que le destin sera compris comme détermination -, mais la « tragédie de l’apparence humaine » (K. Reinhardt, Sophocle), une apparence à laquelle il est nécessaire de finir par faire répondre l’être. C’est pourquoi il ne s’agit pas de voir dans le dernier geste d’Œdipe se crevant les yeux une expiation, mais la volonté de devenir enfin ce qu’il est et d’égaler ainsi l’être à l’apparence.

pp. 49-50

 

 

L’absence des dieux renvoie Œdipe à sa condition de mortel ; il est victime d’abord d’une mort « spirituelle » qui lui interdit l’accès au monde divin. Œdipe à Colone, pièce dans laquelle le personnage aveugle est voué à l’errance, à vivre sa mort, ouvre à une pensée de la mort apprivoisée, à une compréhension de l’être-mortel : premier pas vers l’assomption de la finitude.

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Françoise Dastur, La mort. Essai sur la finitude, PUF, Epiméthée, 2007, 202 p., 26 €

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