Le meilleur compte rendu… (Ecrire, 5)

Oh, je ne vais rien faire d’autre, vous l’avez compris, que réciter mon bréviaire baudelairien, mais qu’importe.

Claude Monet - La Cathédrale de Rouen. Le Portail et la tour d’Albane. Temps gris (1894)

Une après-midi au musée, deux heures disons, et c’est assez, bien assez même, voire trop. Je sature vite. Mais peu de monde, heureusement, dans les salles du Musée des Beaux-Arts de Rouen : l’occasion de s’arrêter tranquillement devant quelques chefs d’œuvre d’une rare présence : un autoportrait au regard intense, halluciné de Delacroix, ou sa très impétueuse Justice de Trajan, mais surtout, bien sûr, qu’on attend, qu’on pressent, qui rayonne, qui fait battre le cœur, La Cahtédrale de Rouen de Monet. Aussi, je suis tombé amoureux d’une allégorie de l’été, gorge et bras généreux, rosés, regard inspiré porté vers le haut, vers une branche courbée qui la surplombe comme une voûte, c’est un chapelet de roses : elle essaye d’en cueillir une.

Je voudrais exprimer avec le plus de distance et de neutralité ce qui se passe devant de telles œuvres, et justement en ne disant rien d’autre que : il ne se passe pas rien. Quoi ? je l’ignore, ou je refuse de croire que je le sais, je désire même cette ignorance qui semble le vrai témoin de ma fascination, de mon amour. Une absence. Un soupir mais allongé, dilaté à l’infini, un soupir dans lequel on s’abîme, où l’on chute sans fin. Une paix aussi : les toiles impressionnistes rayonnent, nous travaillent au corps, exigent la patience du spectateur, la lumière qu’elles dégagent doit terrasser. Je rêve d’un état de complète passivité devant les toiles, ; certaines le permettent, d’autres au contraire nous obligent à participer. Je voudrais ne rien dire, ne pas commenter leur beauté, encore moins leur composition, la palette, l’harmonie, la lumière, rien ; ne pas intervenir ; n’être que l’écran sur laquelle la toile se projette ; ne pas être spectateur, juste récepteur.

Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons
Passer, sur nos esprits tendus comme une toile,
Vos souvenirs, avec leurs cadres d’horizons.

Que la toile rayonne et me dévaste. Mais je suis incorrigible : il faut écrire. Et pour cela, non pas regarder, observer, décrire, mais juste, se souvenir. Que la toile ait assez rayonné sur moi, que ses rayons m’aient modifié, se soient imprimés dans ma mémoire. Que les mots que j’écris ne soient que l’effet d’un acte de remémoration – Wordsworth me rattrape malgré moi, Proust aussi. Que le souvenir gisant au fond de la mémoire remonte, voire, s’exhale du fond de ma mémoire, et créée ce tremblement dans ma langue qui sera le poème. Ainsi de la musique et des êtres. Vent profond qui passant remue les herbes. Tout cela pour dire, finalement, qu’il n’y a de véritable réception qui ne soit une création. Celle de l’universitaire est distante, celle du poète est partiale, pour reprendre Baudelaire, passionnée, mais c’est la voie qui m’intéresse, celle que je veux suivre. Et tout cela, pour répéter mon credo, trop vainement peut-être, car il faut agir et non seulement souhaiter : la mémoire doit être alchimique, écrire c’est se souvenir. Le sens est une vendange tardive. Le geste même d’écrire doit être une détente, souple, léger, par quoi se dénoue notre fond, dont la source est profonde et son but nous dépasse.

*   *

Je livre ici d’une petite nouvelle achevée récemment le début et la fin, le centre ne concernant pas le propos du présent message ; l’image finale exprime cette idée de détente associée à l’écriture :

LA GUIRLANDE D’UN PRINTEMPS

Quelques secondes lui suffisent pour identifier le parfum qu’une passante a répandu dans son sillage, et retrouver le souvenir d’une jeune femme aimée dans sa jeunesse. C’est un prénom d’abord, puis les traits d’un visage, enfin d’autres détails : le cou qu’il a dévoré de baisers, la bouche tendre, les lèvres et la langue, furtive. Le souvenir de leur première nuit a enjambé presque soixante ans de sa vie pour le terrasser en cette après-midi.

Il inspire à nouveau mais la nuée s’est déjà dissipée. Ce parfum, ce corps, cette nuit… il faut recueillir ce que l’obscurité ne va pas tarder à reprendre. Elle enfin, telle qu’il s’en souvient aujourd’hui, l’effet fantastique d’une flamme près d’une tapisserie… comme si des dames brodées il y a plus de mille ans, l’une était descendue de son jardin, quittant un instant ses animaux et ses arabesques pour l’embrasser, avait condescendu à s’incarner pour vivre et vieillir un peu à ses côtés. – Où est-elle à présent ? Il voudrait croire qu’elle a retrouvé la compagnie d’un paon sur le flanc verni d’un vase ; ou bien qu’elle médite, sise en un ciel chargé de fleurs, et l’on distingue à peine ses mains des lys.

Elle a vécu. Ils ne se choisirent pas à jamais : ce fut un errement à deux, une note expirant dans un couloir dérobé du temps, dont l’écho parvient pur.

*

[… évocation du souvenir de la femme aimée…]

*

L’air embaumé s’engouffre dans la chambre : le vieil homme lève la tête et laisse errer son regard sur les allées du parc, les pelouses rectangulaires aux contours nets, les rosiers que soigne le jardinier, avant de l’attacher à
quelque nuage fin qui traverse le ciel. Puis il se penche à nouveau sur sa table et reprend son travail.

La pensée de la mort ne l’atteint pas. Ou bien elle l’a déjà conquis. Peut- être l’a-t-il déjà accueillie : la douceur irréelle de cette après-midi semble un prélude à l’au-delà, l’air léger qui caresse son front est une bénédiction du futur.

Détente, un peu hallucinée : la hanche, la bouche, le sein, le pied… tout revient comme il neige, se dépose ou s’abîme. – Vin du souvenir, ivresse d’écrire, et paix de l’heure présente. Une douce félicité envahit tout son corps, l’épaule et le bras sont détendus, le poignet est souple – c’est voguer, presque. La plume court, les feuilles chargées d’encre s’accumulent à l’extrémité du bureau. Il ne les relira pas. Il ne voit même pas qu’un coup de vent disperse la pile de feuilles, vient la ravir et l’emporte au loin ; ou s’il s’en aperçoit c’est pour saluer d’un sourire l’espièglerie du destin qu’il sait son complice à cette heure.

Il sait mais ne cesse pas d’écrire : à toute chose une légende et même à ce parfum, celle-ci est un buisson charnel, de gestes doux, c’est la guirlande d’un printemps : il continue d’inventer son rêve et de l’effeuiller dans le vent.

*   *

to be continued

2 thoughts on “Le meilleur compte rendu… (Ecrire, 5)

  1. Mathilde mercredi 17 février 2010 / 11:11

    Tout espace pictural semble recéler en son dispositif la présence du regard avant même que celui-ci ne l’investisse , mais la conscience du tableau demeure.

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