« Je ne me souviens plus des leçons de Neptune », Racine

Etre racinien. Que ce peu d’air suffise. Non comme celui d’un monde d’essences supérieures, le ciel des valeurs en suspension dont les mots ne sont que les ombres verbales : je voudrais comprendre cette rareté, cette économie, cette retenue de la parole.

De Phèdre, le personnage d’Hippolyte m’est le plus cher, celui pour qui dire est le plus angoissant, le plus tourmentant, le plus violent – justement parce que cette angoisse n’est pas thématisée, au contraire de l’héroïne, dont le propos est cette hésitation, si bien formulée par Barthes, dire ou ne pas dire ? Le dégoût de dire obsède le prince orgueilleux : il ne parle pas, il concède des paroles au silence, il concède des échanges aux autres personnages ; et s’il est le premier à parler, c’est pour annoncer son départ. Puis, « Si je la haïssais, je ne la fuirais pas » dit-il en parlant d’Aricie : aveu déchirant, bourré de honte, parole détournée, tordue ; une coquetterie qui masque la douleur. Ou bien il coupe court à la conversation : « Théramène je pars, et vais chercher mon père », répond-il après que son confident lui a dit qu’il a découvert sa faiblesse ; il se détourne, il esquive : tout trahit sa gêne, et son silence est un aveu. Hippolyte ou l’autocensure, le vœu d’avouer et l’horreur de dire. L’orgueil châtié : jadis « orgueilleux et sauvage », il n’est plus sur scène que le fantôme de lui-même, nostalgie et triste lucidité sur la médiocrité du personnage qu’il jouait. Hippolyte est le personnage le plus janséniste à mes yeux*, la voix même de l’auto-dénigrement, de la détestation de soi. Plus encore que Phèdre, en proie aux passions, et dont la haine de soi est dite, proférée, rendue ainsi temporairement vivable ; Hippolyte, au contraire, est l’homme déchu, rendu à sa condition, muet de stupeur face à l’évidence de sa misère. Il demeure, impuissant, dans cet étonnement qui suit la découverte de la vanité de l’orgueil. « Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi », « Moi-même je me cherche, et ne me trouve plus » dit-il à Aricie, dans les aveux les plus bouleversants de la pièce, et peut-être de tout le théâtre classique… Bouleversants justement parce que Racine cesse de vouloir exprimer les sentiments, et se contente de décrire les symptômes, tout Phèdre fonctionne ainsi ** :

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune.
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune.
Mes seuls gémissements font retentir les bois,
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

Phèdre, II, 2

Phrases courtes, liens logiques esquivés : un dire que sa restriction rend admirable.  Le personnage réduit à se décrire lui-même, à porter sur lui-même le regard compatissant du confident. « Je ne me souviens plus des leçons de Neptune » : formule négative (l’inverse de la si belle formule baudelairienne « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville ») qui le renvoie à l’incapacité  de faire les liens entre lui et lui-même, là où « j’ai oublié » n’aurait fait qu’accuser l’absence d’un contenu de mémoire, sa disparition : ce sont les chevaux qui l’ont « oublié ». Il y a un trou, un gouffre en lui***, entre l’ardent conducteur de chevaux et le misérable amoureux ; le tissu d’être est déchiré, impossible à ravauder. L’abandon des armes et du char signe le divorce avec la caution divine de son comportement, il est rétrospectivement responsable de son orgueil passé : il a péché. Exit l’hésitation entre l’amour et l’honneur : Racine, ou l’amour, met Hippolyte à genoux…

Hippolyte ou la litote absolue, dégénérée, névrotique.

* La querelle sur le jansénisme supposé de Phèdre est infinie, je me range par ignorance du côté de Georges Forestier, qui dans son édition de Racine en Pléiade, argumente de façon historique contre une lecture idéologique de Phèdre. Qu’il me soit permis d’employer ce terme dans un sens plus galvaudé, synonyme d’intransigeance absolue, de haute conscience de sa propre misère.

** « Mes yeux sont éblouis du jour que je revois, / Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. » Plus généralement, toute la scène 3 de l’acte I peut être considérée comme la reconstitution, par la poésie dramatique, d’un cas clinique de passion amoureuse : faiblesse physique, discours incohérents, vœux contradictoires, rêveries érotiques… Du naturalisme avant l’heure !

*** « Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. » Madame Bovary, I, 8

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