Nausée, misère, patience (Ecrire, 4)

Une nausée me prend parfois à l’idée de la quantité d’objets culturels que j’ingurgite, au désir que j’ai d’en consommer encore. J’atteint parfois un degré de saturation malsain : trop lu, trop vu de films, trop écouté de musique, trop désiré l’art. Tout cela pour rien, sinon être un homme cultivé ? C’est là une ambition bien médiocre. Ce sont ces moments de découragement qui me font désirer qu’on ne reconnaisse plus que le mensonge dans les œuvres. Il est douloureux de ne se sentir qu’une urne à culture, qu’un foutoir de belles choses, un grenier pourrissant en somme. – Wordsworth constatant sa médiocrité créatrice s’interroge : était-ce pour cela que je fus béni par la nature ? Tout ça pour ça, pour mener à cette stérilité ? Mon spleen de sujet cultivé ne trouve pas d’autre formule pour s’exprimer : tout ça pour ça ? Ecrire, œuvrer, tel que je l’envisage, c’est rechercher d’abord le moyen de ne pas avoir accumulé du savoir artistique en vain, de ne pas être qu’un musée humain. Il faut ordonner d’abord tout cela, qui fut aimé, étudié, qui nous changea : c’est cela que j’appelle construire sa tradition, il faut se faire le lieu de transformation de notre mémoire artistique, que par un travail continu et patient ce que nous avons ingurgité s’ordonne et nous montre le sens de nos fascinations, de nos goûts, à la suite de quoi notre production s’inscrira. L’oeuvre que nous sommes incapable de produire est en fait entamée depuis longtemps, nos productions ne seront que la face émergée d’un travail intérieur qui a déjà commencé. Enfin, écrire, œuvrer, c’est tenter d’apporter notre pierre, même petite, même infime, au pont sans fin qui enjambe l’abîme, et nous avons sans le savoir, inconsciemment déjà construit ce pont. Il faut enfin avoir confiance en soi (poncif, mais non moins vérité), croire en soi démesurément.

Ecrire, pour peu que l’on veuille y croire, exige qu’on se confronte à sa mégalomanie et qu’on accepte sa misère. Qu’on reconnaisse la pleine dimension de la première, et qu’on fasse de la seconde sa matière. Le monde se passera bien volontiers de notre avis, du récit de nos névroses, ou des ingénieuses fictions qu’on a inventées ; il se fiche bien de nous et il a raison. Comme je disais plus tôt qu’il faut avoir conscience de la vanité des œuvres, il faut prendre la mesure de sa propre vanité, c’est la condition sine qua non d’une démarche honnête. Toutefois on aimerait bien voir notre nom orner la première de couverture d’un beau pavé de papier – vous admirerez la façon que j’ai de me cacher derrière un pronom pluriel, car après tout, c’est de moi qu’il s’agit. Proust fait une analyse passionnante de sa mégalomanie dans Contre Sainte Beuve (l’article dans Le Figaro), et Sartre de sa névrose dans Les Mots, ces célèbres exemples me réconfortent un peu… je retrouve leurs juvéniles fantômes dans la salle d’attente de la gloire ! En attendant, je relis Yeats, qui regrettant ses défunts amis, non moins poètes, écrit qu’ils « found pride established in humility », qu’ils trouvèrent la fierté, l’orgueil dans l’humilité, établie, cachée au fond d’elle, je dirais : à son prix, elle est l’épreuve salvatrice de l’ambition. L’orgueil, Yeats pressentait qu’il pouvait le ravager, il en prévoyait les conséquences ravageuses, mais la haute conscience de sa misère a converti sa folie créatrice en saine obstination.

« Patience est le mot de notre vigueur » : je trouvai cette phrase dans L’Enfant bleu, d’Henry Bauchau. Je l’arrache à son contexte et je m’en fais presque une devise, une morale. La patience est de l’ordre de la sagesse, c’est un stoïcisme confiant, que la confiance – la certitude que le temps a du sens, que du sens peut être décelé dans le cours du temps – éclaire de l’intérieur. Voilà l’attitude à laquelle j’aspire : un sain détachement par rapport à moi-même, cesser de patauger dans ce que je suis ou crois être. La poésie est cette voie : écrire en paix la légende de ma misère. Quelle formule clinquante, hein ! Pas tout à fait fausse, cependant, je le crois.

4 thoughts on “Nausée, misère, patience (Ecrire, 4)

  1. Gael jeudi 14 janvier 2010 / 20:42

    la nausée- elle provient justement pour moi aussi de ce j’ingurgite trop- que ce soit des tournées kantiennes quasi-journalières ou les libations nietzschéenes, ou encore une ivresse du romancier anglais anthony trollope plus une heure ou deux de Malhe(u)r. Une page ou deux de l’Aquinate me remplissent d’effroi alors que je sombre davantage dans une plus grande solitude non seulement par l’absence de ce petit volume de Yeats mais aussi de celle à qui je l’ai pretée et qui a donné son coeur à un autre.

    Cheers, mate!

  2. gab vendredi 15 janvier 2010 / 21:40

    Cela fait quelques jours que je me promets de laisser un commentaire sur cette chronique qui m’est à la fois proche et étrangère. Je ne m’étendrai pas sur le pourquoi de l’un et de l’autre – mon propos est déjà assez long et décousu comme ça, puisque je me suis décidé à le livrer tel quel, malgré tout.

    Je tiens déjà à dire que toute personne qui écrit, qui écrit sérieusement j’entends, traverse ces moments d’abattements, de nausées, de dégouts, de vide pour tout, en tout et tout le temps. Ce qui nous est le plus cher et le plus propre nous est désormais inconnu, et nous avons beau rager, ni le talent, ni l’inspiration, ni la simple beauté des mots ne semblent plus nous reconnaitre. Je déteste ces moments où ce que j’aime m’ennuie et me manque. Cependant ces moments de crises et d’angoisses sont, je crois, salutaires : elles nous poussent au bout de nous même.

    Sinon, étrange association, peut être parfaitement éloignée de ce que vous dites, mais cette crise intérieure par rapport à la culture me rappelle « l’ère du soupçon », quand Sarraute évoque cette rupture de l’illusion du personnage balzacien, auquel le lecteur moderne n’adhère plus, Ce personnage, c’est ici, pour vous, la représentation bourgeoise de la culture, héritée du 19eme siècle, dont la nostalgie perdure malgré tout, en partie, chez les classes intellectuelles.
    Mine de rien, quand cette culture était celle, plus large, de la bourgeoisie, elle avait bon gré mal gré, sa place dans la vie en société, dans la vie publique. Ce qui pro quo entre la vocation spirituelle et sa traduction médiocre chez le public cultivé large tel que peut le caricaturer Proust avec la duchesse de Guermantes, permettait ainsi à l’homme de lettres de croire à l’importance de son travail, à sa résonnance au-delà de la simple frontière érudits, à son inscription dans l’histoire, dans l’identité, de sa communauté.

    Or qu’est-elle cette culture maintenant que tout le monde « s’en fout » ou plutôt qu’elle s’est démocratisée dans le simple divertissement populaire, très loin de la « grande culture »? L’illusion ne peut se maintenir et se brise chez ceux qui écrivent : ils ont conscience qu’ils soliloquent. La vocation spirituelle de l’écrivain se détache de ce personnage social de l’homme de lettres, et tous cherchent les raisons, le fondement, le pourquoi de leur vocation. C’est une crise d’identité qui me semble évidente aujourd’hui pour n’importe qui d’un peu lucide.
    Je ne sais pas si je suis très clair, ni à quel point cela rejoint votre propre sentiment.

    Quant à l’écriture, avant de trouver une structure précise, un tout formant « beau pavé de papier » ou même un ordre quelconque, l’important est peut être maintenant de savoir ce que vous avez envi d’écrire: quelles phrases quels mots, quels rythmes, musiques, couleurs, saveurs vous viennent, quels sentiments vous obsèdent, quelles images y sont attachées ?

    D’ailleurs, pour le thème, peut être n’est-il pas besoin d’aller chercher très loin et que, ce qui vous tient à cœur comme sentiment, c’est le dégout de vous même en tant qu’homme de culture. Cela peut être un très beau thème aussi, et un très beau sujet de méditation. Je pense dans un genre, un peu différent, à Fitzgerald écrivant la fêlure, c’est-à-dire une nouvelle sur le fait qu’il ne peut plus écrire.

    Mais bon j’arrête là, surtout que vous semblez déjà avoir commencé à apporter vos réponses à ces questions.

    Quoiqu’il en soit vous avez à mes yeux beaucoup de talent : un sens des sons du rythme et des images, et vos réflexions, à l’instar de cette chronique, sont riches et passionnantes…
    J’espère donc que le temps et la patience vous aideront.

    Mes messages sont souvent bourrés de fautes de frappes et d’inattentions, je vous prie d’avance de m’en excuser

  3. MD samedi 16 janvier 2010 / 10:20

    Je ne crois pas que la figure de l’homme de lettres ait tout à fait disparu : il s’appelle l’écrivain aujourd’hui, il est pris dans un système médiatique qui le fait exister : rentrée littéraire, télé, radio, presse. Notre époque n’est pas moins mondaine que celle de Proust ; on est passé d’un petit noyau bourgeois fermé sur lui-même, à un système globalisé de production culturelle – dont, à l’échelle nationale, le centre n’est pas moins parisien, germanopratin – mais on ne peut pas en vouloir à la marche du temps, à l’évolution de la société, notre société n’est plus celle de Proust, tout le monde lit, partage les mêmes références, entend les mêmes informations, les individus sont beaucoup plus ressemblants qu’avant ; on ne peut pas s’étonner, ni se plaindre d’ailleurs, que quelque chose ait été inventé, qui lui permette d’avoir un accès à la création, à l’esprit, à l’inutile rêverie ! – Par contre ce qui me semble juste dans ce que vous/tu dites/dis c’est qu’il faut trouver un fondement à son propos, donner un sens à son travail, car on peut vite se retrouver à devoir produire de la culture. Le système culturel est, économiquement, ce qui permettra d’avoir une existence au jeune écrivain ; et pourtant, quand il écrit, il faut qu’il se soucie au minimum des exigences culturelles, de ce qu’il sait qui va se vendre. Ou bien c’est Chatterton, refusant la compromission avec le monde, lui préférant orgueilleusement le suicide – cette pensée m’est tout à fait étrangère. Et tout cela n’empêche pas d’ailleurs que de grandes œuvres soit produites, qui rencontrent un succès public. Il faut aussi que beaucoup de littérature-soupe soit vendue pour que les maisons d’éditions puissent disposer d’une certaine liberté éditoriale et publier des auteurs plus importants. Bref, à nos plumes, et courage !

  4. Marco vendredi 12 février 2010 / 16:18

    Je découvre votre blog (depuis celui de Pierre Jourde), billet passionnant, ainsi que l’échange avec gab. Je reviendrai avec intérêt.

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