Indiana Jones & Télémaque (Ecrire, 3)

Ecrire, œuvrer : suspendre un mensonge au-dessus l’abîme. Je reprends la séduisante formule sur laquelle je terminai le précédent message, passez-moi cette coquetterie… Qu’un poème, qu’un texte, est bien peu de choses, toujours une illusion, toujours un grand vœu qui s’épuise lui-même, s’amaigrit, menace de s’effondrer. De tomber sans relais de ma main dans l’abîme (c’est Michon, ici, que je vole ; l’alexandrin est imprévu !). Rien. Du toc. Que pourtant l’on soutient désespérément à bout de bras, de toute ses forces, de toute sa volonté, que l’on charge à mort de l’espoir d’un sens. Il y a  dans l’un des Indiana Jones – je crois, mais ma mémoire est défaillante – une scène saisissante : Harrisson Ford doit rejoindre le flanc d’une autre montagne, de l’autre côté d’un gouffre, il doit pour cela croire assez fort au chemin invisible, suspendu dans l’air, qui lui permettra de franchir le vide. C’est une belle allégorie de la création artistique : marcher dans le vide, œuvrer ne se fonde sur rien sinon la foi – je dirais plutôt l’envie, le désir, l’espoir du sens.

L’espoir, c’est ce qui reste de l’art quand on a tout saccagé, le parfum du flacon vide… Quand on a cessé de croire à la prétention mimétique d’une toile, à l’effet sidérant de quelques mots bien assortis, il reste ce que l’artiste s’est efforcé de vouloir, dont le créé est le produit et la trace, le signe, la mémoire. Ce qui fut continu malgré la diversité des œuvres ; le projet sous-jacent, le dessein qui se révèle en même temps qu’il s’invente. Ce qui fait que l’œuvre, malgré le saccage, se relève, demeure. Plus encore que la cohérence intellectuelle ou artistique de l’œuvre, de la suite d’œuvres : le fait que toutes les œuvres, des premières aux dernières, des brouillons aux chefs d’œuvre, sont l’écho d’une pensée profonde, autant de façons qu’elle a de tenter de se dire. Ce pour quoi la beauté ou l’ambition esthétique est le prétexte : ce qui court, ce qui bat à l’ombre de la beauté. Ce qui s’efforce, en nous, de se faire connaître. La voix qui s’obstine.

Pour marcher dans le vide, il faut se construire un chemin : d’où la nécessité d’abord, de se rallier à une tradition, de s’inscrire dans une foulée, de reconstituer nos liens avec le passé. Je ne puis pas m’imaginer écrivain ou artiste autrement que comme continuateur d’une tradition. Ecrire : reprendre un flambeau, approfondir un geste, devenir l’extrémité du bras des morts. Cette tradition, il faut la choisir et l’inventer, par la lecture, l’humble et patiente admiration, la méditation des œuvres. Il faut écrire la légende de notre passé, dans laquelle nous espérons être absorbé par le regard rétrospectif du futur. En cela, je reprends ton image, Sylvain, des planches successives que l’on pose sur l’abîme – je ne crois cependant pas qu’on aboutisse un jour à une autre rive, meilleure, à la rive du sens plein, du sens retrouvé, on n’enjambe jamais totalement l’abîme, on reste toujours suspendu. – La pensée des morts est stimulante et effrayante : elle rassure et donne une impulsion à la création, c’est un vent favorable, mais en même temps, elle me donne le sentiment d’être tiré par le fond, appelé par les morts à les rejoindre – après tout, ce n’est qu’une image de l’angoisse de la mort. La figure de Télémaque, que j’interroge en ce moment, me permet de revenir sur cette angoisse : être à la fois un fils et un homme, s’inscrire dans une légende sans être écrasé ou réduit par elle. Voilà l’inflexion que je donne au travail critique : parler des œuvres, discuter esthétique, cela ne m’intéresse que dans cette perspective de réinventer le passé, de lui redonner du sens à mon tour. C’est ce qui peut expliquer la distance que je prends avec une certaine forme de la pensée universitaire : au fond, ce que je désire dans l’art, c’est la vie, comme elle jaillit et nous éclabousse, être un savant ne m’intéresse pas vraiment, je ne veux que refaire jaillir la vie à mon tour. L’art n’est qu’un détour pour posséder la vie, mais un détour nécessaire, un lieu d’égarement qui est pourtant la seule porte d’accès au sens, et l’occasion de former la mémoire de la vie.

… … …

2 thoughts on “Indiana Jones & Télémaque (Ecrire, 3)

  1. gab dimanche 27 décembre 2009 / 11:12

    J’avais rédigé mon commentaire avant de lire cet article que j’aime beaucoup.
    Bien à vous

  2. Sylvain vendredi 1 janvier 2010 / 22:26

    Une autre belle image serait, me semble-t-il, « Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages » de Caspar David Friedrich ! (Non, Gabriel, ce n’est pas de la provocation…). Mais j’aime beaucoup Indiana Jones également ;-)
    Très bel article !

    et bonne année 2010 pleine de sauts et de gambades !

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