Les glorieux mensonges (Ecrire, 2)

Ecrire, oui, mais à condition d’avoir éprouvé la vanité de cet acte et des productions, les siennes bien sûr, mais aussi celles des autres, et mêmes les meilleures.

Combien de fois je m’endors (étrange que ce sentiment se soit toujours produit lors de mon coucher) dans un grand malaise, à la mesure de l’importance que j’accorde au chantier que j’ai entrepris, avec le sentiment que ce que j’ai fait est tout à fait creux. Je ne veux pas dire ici que je pense avoir produit quelque chose de mauvaise qualité ou d’insignifiant, mais que le fait même de s’investir dans un travail littéraire se montre de façon évidente sans aucun intérêt. Glorieux mensonge : c’est notre lot de modernes. Sentiment cruel d’avoir perdu mon temps, de l’avoir utilisé à mauvais escient, de l’avoir consumé en vaines rêveries ; je m’en veux de m’être égaré dans la foi absurde de l’œuvre à venir. J’en viens à dénigrer même les œuvres littéraires les plus reconnues ou bien celles mêmes qui m’ont le plus ému, celles qui m’ont aidé à vivre ; l’art, en soi, me semble une grande erreur. Je crois que ce sont les œuvres picturales qui m’ont poussé sur la voie de ce scepticisme artistique, que la nullité de l’art s’est imposée à moi essentiellement grâce aux toiles. Prenez n’importe quelle toile, estimée ou non, d’un maître ou d’un obscur épigone, je peux n’y voir rien du tout, du n’importe quoi, de la fumisterie, du temps perdu. La peinture (l’art, pas la toile) se vide devant moi de tout son intérêt, ses ambitions mimétiques me paraissent ridicules, et je trouve énervant que l’on s’extasie devant ces dessins d’enfant ; cela ne mène à rien, c’est inutile. Fi des questionnements esthétiques, ils ne concernent que les gens niais qui croient qu’une toile est estimable.

Cette déception, je la recherche et je la cultive. C’est une des voies de mon goût,  un trait de ma sensibilité. Coquetterie intellectuelle, je goûte même un plaisir singulier à nier publiquement aux œuvres leur valeur, celle de leur ambition, celle même de la technique qui les a produites. Enfin, il est si simple d’apprécier une œuvre, surtout quand tout nous y porte : le milieu social originel que l’on subit ou bien ceux dans lesquels on décide de vivre, l’école bien sûr, l’institution muséale, les discours sociaux (politiques, universitaires, artistiques…) sur la culture, etc… On peut croire aimer l’art et n’être que l’utilisateur habile d’une langue – il suffit de se plonger dans un bon guide d’initiation à l’œnologie pour comprendre à quel point les amateurs de vin sont avant tout unis dans le partage d’une langue, à quel point être amateur de vin (l’un des champs de formation et d’expression du jugement les plus violents) consiste à plier sa sensibilité à une langue, à rompre son corps (son palais, son nez, etc…) à l’utilisation d’un sociolecte (description du nez, de la bouche du vin, tout un attirail d’adjectifs, de mots, d’images, toute une langue fixée qu’il s’agit de manier avec art, subtilité et complicité). Point de vue nihiliste, bourdieuseries de bas étage : détestez-moi si vous le voulez, mais ça a du bon. Il faut secouer les amateurs (d’art comme de vin) que nous sommes, il faut se souvenir à quel point nous sommes déterminés à apprécier l’art, à l’estimer, le qualifier, à quel point opérer ces jugements c’est d’abord participer à un jeu social. Une rapide confusion suffit pour ensuite croire qu’on aime l’art, alors qu’on ne fait que l’apprécier. Je sais, Sylvain… Saint Jean-Baptiste… mais tout de même… ;)

Désirons cette absence de valeur, annihilons tout. Pataugeons dans le champ de ruines, barrons les toiles, singeons les symphonies et les poèmes… Il est nécessaire de dénoncer, au moins pour soi, cette industrie mensongère, d’éprouver (le mot m’importe) la nullité de l’art. Déchirons le voile :

Désire pour tes yeux que les rompe la nuit,
Rien ne commencera qu’au delà de ce voile,

Je vole les mots d’Yves Bonnefoy, je les charge d’un nihilisme dont ils n’étaient pas porteurs initialement – mais pourquoi pas. Il nous faut être sévèrement clairvoyants sur tout ce qui constitue en nous l’art pour ensuite le réinvestir de notre subjectivité. Suivons en frère Mallarmé sur la voie du désespoir, ayons peur et froid avec lui. Enfin quand nous aurons tout saccagé, nous pourrons nous pencher sur chaque débris et réinventer son sens. Nous devons transformer nos prétentions en ambitions, en vœux ; nous croyons manquer d’un thème, ? faux, nous manquons à notre œuvre, trop impatients d’œuvrer, d’artiser ! A nous d’être ! Levons-nous en art ! Un jour alors nous pourrons enjamber le vide ; avec orgueil et humilité, ambitieux et lucides, conscients de sa grandeur et de sa fragilité, nous suspendrons un nouveau mensonge sur l’abîme.

à suivre, comme tout, toujours !

5 thoughts on “Les glorieux mensonges (Ecrire, 2)

  1. Sylvain samedi 26 décembre 2009 / 15:07

    « On y revient ; il faut y revenir moi-même ». Ce sont les premiers mots qui me sont venus à la lecture de cette réflexion, et ce n’est pas anodin : citer un vers comme premier réflexe, opérer presque mécaniquement une analogie avec le texte d’un grand auteur, et le faire, non parce que j’aime ce texte ou cet auteur, mais simplement parce que je le connais. Ce premier mouvement m’oblige à m’interroger moi-même et à me demander si je ne suis pas, effectivement, qu’un utilisateur, plus ou moins habile, d’une langue… Oui, sans aucun doute : j’aime parler le langage de l’art et de la littérature pour lui-même, tenir des discours esthétiques ou universitaires sur ce domaine ; et une part importante d’amour-propre doit entrer dans ce plaisir : vanité élitiste, impression de puissance intellectuelle et culturelle, sentiment d’appartenance à une certaine classe sociale, etc.… Le simple fait de discuter de ces notions par blogs interposés suffirait à confirmer tes « bourdieuseries » !
    Cependant, je distingue toujours très nettement dans mon esprit la part « universitaire » et la part « créatrice » : l’une et l’autre peuvent dialoguer, mais se confondre, jamais ! Il est d’ailleurs très intéressant que tu prennes l’exemple de l’œnologie, pas celui de la viticulture… Un viticulteur peut être œnologue et tenir des discours snob et creux dans les salons sur l’arôme de tel ou tel vin, il n’empêche que dès qu’il devra produire son propre vin, il ne se posera plus que des questions très concrètes sur les terres, le climat, les vendanges, la vinification, etc.… Personnellement, j’aime beaucoup la littérature, mais je n’ai pas de prétentions d’écrivain : ma bibliothèque pullule de thèses et d’études universitaires sur la littérature ; j’adore la peinture, et j’en fais un peu : ma bibliothèque ne regorge que d’écrits d’artistes et de traités techniques sur le dosage des huiles et la confection des toiles ; les historiens de l’art et autres esthètes creux m’ennuient profondément dans ce domaine !
    En fait, je ne peux m’empêcher de me demander –et je te prie d’emblé de m’excuser !– si tous tes questionnements relatifs à « l’acte d’écrire » ne sont pas dus à cette confusion que tu ferais entre le domaine de l’étude et celui de la pratique, si tu n’aurais pas tendance à mêler trop indistinctement ces domaines plutôt que de les faire dialoguer en restant conscient de leurs parts respectives. C’est un peu ce qui ressort de la discussion qui s’est déroulée autour de la question du « temps », me semble-t-il, lorsque tu as ressenti le besoin de compléter un article purement pratique par des considérations plus esthétiques et philosophiques. C’est aussi ce qui fait l’originalité et le ton si particulier de ton blog, donc, de ce point de vue, je trouve que c’est une qualité ; mais je suis amené, au moins en partie, à me demander si, parfois, tes qualités éminentes d’œnologue ne te paralyseraient pas dès lors que tu t’attacherais à la viticulture… (C’est d’ailleurs, je crois, le thème de ton premier article « Ecrire »). Ceci expliquerait bien, à mon sens, cette tentation du nihilisme, de faire table rase pour retrouver l’être derrière le langage et la culture : la confusion du discours sur les œuvres réalisées et de la pratique qui les engendre doit être étouffante, en effet !
    Le discours sur l’art est creux et vain, certes, mais l’art ne trouve tout son sens que dans sa pratique, tout comme l’amour ne trouve sa justification qu’en lui-même et non dans les discours que l’on tient dessus. C’est sans doute pourquoi je me pose moins ces questions (peut être aussi parce que je suis plus couillon, mais ça c’est une autre histoire…). Au contraire, plus la vie me semble vaine, plus l’acte créateur me paraît porteur de sens : il ne s’agit pas d’enjamber le vide, de suspendre un nouveau mensonge sur l’abîme, mais d’essayer de poser, artiste après artiste, une nouvelle planche au pont qui traverse l’abîme. Vanité des vanités, certes, mais tout est vanité, pas seulement l’art, et lorsque tout semble vain, il est nécessaire de redonner du sens, d’une manière ou d’une autre ; et si c’est l’art que l’on choisit pour ce faire, il faut en chercher le sens, non dans les œuvres, mais par elles, dans la création plus encore que dans le créé !

  2. MD samedi 26 décembre 2009 / 15:56

    Oui, tout d’abord pour l’analyse de ma névrose : ce qui m’obsède, c’est de me laver de mon côté universitaire, et je ne manque pas d’hypocrisie, puisque c’est à l’université que j’ai formé mon esprit. Dans les livres de poésie aussi, mais ce fut une autre formation. Comme tu le dis si bien, c’est cette contradiction qui fait le ton de mon blog ; et si j’admire autant Montaigne, c’est qu’on retrouve chez lui cette facilité à écrire et ce besoin critique, il représente une forme d’accomplissement auquel j’aspire. Puis-je à mon tour reprendre Hugo, le paraphraser en tout cas, et m’écrier comme lui, « Je serai Montaigne ou rien »… Mes amis reconnaîtront mon orgueil légendaire ; j’ai honte intérieurement de mon ridicule. Enfin, ce questionnement est l’expression d’un vrai malaise, causé par cette contradiction. Puis-je honnêtement soutenir que je n’aime pas l’art, que je n’y trouve rien ? Non, bien sûr, je me dévoue à l’art et l’écriture. Et je le dis, c’est une posture, une coquetterie, une provocation… La risible violence de mes propos ne fait que trahir le sentiment d’aliénation dont je suis prisonnier. La bête créatrice secoue son joug universitaire, avec véhémence… et un peu de grandiloquence… on ne se refait pas ! C’est une provocation qui a toutefois son fond de vérité : est-ce une humeur passagère ou bien le fondement durable de ma pensée, je crois vraiment que l’art n’est sérieusement envisageable, aujourd’hui en tout cas, qu’après qu’on a compris qu’il n’est fait de rien. C’est un mensonge auquel on essaye de donner le plus de sens possible. Les toiles que j’aime le plus ne me parlent que quand je les envisage comme des rêves où je distingue un peu de vrai, un rêve dont l’écume est par moi presque saisissable, mais le fond est illusoire, je le sais. Ce billet développe le moment négatif de ma pensée, dirais-je. Pourtant, que j’aime me perdre dans ces illusions ! dans les plafonds aériens, légers, infinis de Tiepolo, combien de fois me suis-je senti aspiré, ravi par eux, à Venise… Tiepolo pour autant nous fait-il franchir l’abîme ? Je ne crois pas. Et quand je suis sur le point de m’endormir, que je ne puis plus lutter contre la fatigue, parfois le désespoir complet m’envahit, le sol se dérobe sous mes pieds et je sais que je vais mourir.

  3. MD samedi 26 décembre 2009 / 16:00

    Et redonner du sens aux choses, comme tu le dis si justement, c’est l’objet de mon prochain billet… en cours d’écriture !

  4. gab dimanche 27 décembre 2009 / 11:08

    Pour moi j’opérerais une distinction plus large que Sylvain , qui est sous entendue dans son message : plutôt qu’une distinction entre monde critique et monde pratique , je préfère celle plus générale qui sépare praticien et non praticien.
    Chaque œuvre d’ailleurs devrait porter en sous titre : que nul n’admire cette œuvre s’il n’est artiste. Si on n’a pas les yeux animés par la passion de créer, si l’œuvre que l’on dit aimer n’est pas une réponse à notre propre quête artistique, alors on ne voit pas réellement cette œuvre, on ne la sent pas réellement, sinon par de simples et pauvres impressions, mais non par des émotions profondes réelles et durables qui sont les seules façons de pénétrer et d’être véritablement touché et transformé par une œuvre. Sans cette vocation, ils ne sont au mieux que de simples excitations sensibles ou des prétextes à se faire valoir, et toute la vanité que vous dénoncez est justifiée.

    Ainsi les œuvres d’art sont le prélude et la nourriture de notre propre foi , de notre propre vocation. Cette innutrition, qui passe d’abord souvent par l’admiration, au moins en partie, naïve, puis ensuite par l’imitation , voir la copie pour se l’approprier, est même la seule manière de voir , de comprendre, d’aimer, de vivre pleinement une œuvre , qui sera une nouveau mot de nouvelle phrase , de nouvelles tournures pour notre propre langue.

    Car l’art, pour ne pas être vain, doit être les mots et les rythmes de notre vie intérieure .
    L’art doit être le langage de l’âme. Par lui, elle se construit et se cultive pour vivre entièrement .Et lui, empli d’elle, il est son un souffle, une douce haleine prêt à animer d’autres esprits .Mais l’un séparé de l’autre ils ne sont effectivement que du vent.

    Ainsi l’art doit être ce qui nous arrache aux objets, à la vie matérielle, pour nous rendre à nous même, afin qu’on ne soit pas qu’une coquille vide formée de sa propre vanité, qu’à la fin le néant empli de douleur, mais qu’on soit bien un être vivant, qui par là est prêt à mourir.
    La mort n’est douloureuse que pour ceux qui ont quelque chose à perdre, et n’ont quelque chose à perdre que ceux qui n’ont jamais rien fait de ce qu’il voulait faire, qui n’ont jamais vécu.

    En conclusion l’art pour moi, c’est moins des disciplines (musique, littérature, peinture etc) qu’un état d’esprit : l’amour du travail bien fait comme seule vie véritable. Et ce qu’on appelle œuvres artistiques, parce qu’elles ne sont pas soumises à la contingence et aux besoins extérieurs de notre personne, ne sont que les manifestations les plus pures de cette foi, son exaltation.

    • MD dimanche 27 décembre 2009 / 11:20

      Je trouve vos propos très justes. Et le lien que vous faites entre amour de l’art et passion de créer me semble fondamental, c’est l’idée que je défends au fond. Merci à vous de l’exprimer aussi clairement.
      Un trait de notre société m’ennuie beaucoup, et ma véhémence contre l’illusion d’aimer l’art n’en est que le symptôme, c’est l’absorption des œuvres (passées et présentes, voire mêmes, futures) dans la Culture : on ne demande plus aux gens de voir une toile comme le fruit d’un processus créateur, comme l’accouchement d’une subjectivité, mais comme un objet culturel qu’il faut connaître, maîtriser intellectuellement, etc… La prise en charge politique et sociale des œuvres et de la création sous l’angle de la culture crée une confusion dans l’art, son appréciation, sa diffusion, sa consommation…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s