Une ébauche

Voici l’ébauche d’une nouvelle. Inachevée, s’entend, et, puisque je la livre ici, inachevable. Et peut-être le lecteur la trouvera assez achevée, qui sait… La relecture de ce texte, que j’ai écrit en quelques soirs il y a un mois ou deux, pas plus, a soulevé deux problèmes : encore un écrit sur un écrivain, quelle facilité, quel narcissisme, et, secundo, qu’est-ce donc que je cherche ?

Un mien ami, pisse-froid de son état, ne manquera pas de me faire remarquer que mon thème est surexploité, connu, usé, caricatural même : l’écrivain déchiré par les brumes de son imagination, ça va cinq minutes. Et il a raison, c’est une facilité, je crois, de se réfugier derrière une allégorie de soi-même, de se rêver en un certain mythe d’écrivain, de parler encore d’écriture. Sauf en cas de génie, parler d’écriture est narcissique et pédant. Je résumai ainsi ma pensée récemment : il faut s’attacher à des êtres, pas à des idées. Henry Bauchau écrit dans un de ses carnets je crois que les personnages des romans vivent en nous, qu’ils sont les projections de nos affects, de nos désirs, de notre mémoire, etc… Et les personnages de Bauchau sont habitables, c’est à cela que je souhaiterais parvenir. Michon fait revivre des êtres lui aussi, et c’est pour cela que son œuvre m’est devenue si chère. Enfin, malgré la problématique usée de l’écriture, j’ai tenté de m’attacher à un être, j’ai tenté de représenter un être que je crois qui vit en moi, ou dont j’aperçois l’ombre lointaine. – Ebauche d’une nouvelle ? Ebauche d’un monstre plutôt.

*

IN MEMORIAM, préface

Plus encore que l’écrivain subtil que l’on va découvrir, B. fut un ami proche dont la disparition subite m’a empli d’une tristesse qui ne me quittera jamais tout à fait. On ne s’affranchit jamais de ceux qu’on a aimés, fût-ce d’amitié, dans le partage d’un silence, d’une heure de contemplation, ou dans les ivresses qui font la vie plus douce. En guise de préface, d’abord, un geste de mémoire, et, je l’espère, une digne offrande.

Qu’il me soit permis de dire la difficulté de la tâche qui m’échoit. Il ne s’agit pas seulement d’éditer les œuvres posthumes d’un homme, mais d’entamer une légende. Je puis bien évoquer son caractère et ses goûts, B. ne sera plus pour les années et les siècles à venir qu’un grand texte, un vaste semis de mots et d’images ; rien que cette suite de propos et d’essais, de poèmes et de variations qui font le présent livre ; une prose chamarrée que distingue sa précision et son exigence. C’est à moi, donc, qu’il incombe d’ordonner les liasses manuscrites qu’il a laissées ; d’ajointer les membres d’un corps dispersé, de recréer un visage et de le placer dans la lumière publique ; de jeter en pâture, aux bons lecteurs comme aux indiligents, le travail de celui qui fut mon ami. Sans doute eût-il été préférable qu’un autre s’en chargeât, qui ne l’eût point connu et se fût consacré à sa tâche ainsi qu’un archiviste impartial.

Des liasses, des milliers de feuillets et quelques carnets, et toujours la même écriture, petite, indéchiffrable, mais régulière ; toujours le même tracé, visiblement la même inclinaison du stylo, et le même enfoncement démesuré de la bille dans le papier. Je comprends pourquoi il n’a jamais utilisé les plumes qu’on lui a offertes, il les aurait tordues au bout de quelques lignes : son sous-main en cuir ressemble au dos lacéré d’un esclave. Je me dis enfin que l’on manque une grande partie du sens d’un texte si on n’en connaît pas le manuscrit, si on ne se penche pas d’abord sur les caractères et les ratures qu’une main a tracés. Nonobstant les mots, les lignes manuscrites sont l’empreinte d’un corps, elles nous disent presque tout de la disposition de celui qui les forma, du pli qu’avait pris son être à ce moment donné. J’observe avec respect ces feuillets, des premiers, qui ont plus de trente ans, aux derniers, qu’il a rédigés l’an passé, le jour même de sa disparition : au fil des ans les caractères se font toujours plus indistincts, les lignes de lettres s’étirent en simples oscillations d’encre flottant sur la blancheur ou l’ocre du papier (il n’utilisa jamais que du papier non ligné) : comme s’il avait cessé de vouloir rendre à l’écrit une pensée pour se contenter de noter un rythme, une scansion. Des lignes tremblantes, des traits et des points ponctués d’interstices, de silences, de soupirs ; une écriture indéchiffrable, oui, mais belle, galbée, fleurie ; en somme du morse calligraphié. Il faut être un homme passionnément délicat pour écrire avec tant de légèreté et de précision ; mais la trace, je l’ai dit, est profonde dans le papier, dont il n’utilisait toujours qu’une seule face. Devant ces sillons noirs, je revois l’homme corpulent, obèse, énorme même dans ses dernières années, peser de tout son poids sur le luxueux stylo à bille qui l’accompagna toute sa vie, je vois ses gros doigts l’étreindre avec force. Il pèse, oui, mais manie le stylo avec aisance et légèreté, avec une précision admirable ; une écriture si bellement abstraite et si profondément enfoncée dans la feuille témoigne d’une haute concentration – il y a si peu de ratures.

Me voilà en pensée dans son triste bureau, imprégné du parfum rance des cigares qui lui ont détruit les poumons et la bouche. Je le distingue à peine à travers les voiles de l’infecte fumée, ou bien peut-être ce sont les brumes du temps ; j’entrevois son corps qui s’abandonne au délabrement et laisse la mort infuser en lui. Tout, ici, est brun, les meubles et le bureau en palissandre qu’on n’a pas cirés depuis longtemps, les arabesques du tapis, les murs et le costume du fantôme, tout, jusqu’à sa peau tachée. – Je me souviens d’une lettre qu’il m’envoya il y a presque trente ans. Cet homme excessivement pudique m’y confiait une obsession qui le dévorait : l’idée de commencer une phrase, un paragraphe, et à plus forte raison un livre par « je » lui faisait horreur. Mon plus grand effort, m’écrivait-il, est de résister à cette pulsion égocentrique, à cette bruyante saillie de soi. C’eût été selon lui un évident manque de savoir-vivre, la marque d’un caractère indiscret. Il raturait ses phrases, les récrivait, déchirait ses feuillets, poussait des grognements de bête et, sortait de son bureau en claquant la porte. Je répondis poliment, effrayé par la haine de soi que cet homme éprouvait ; je n’en prévis pas les conséquences ravageuses. Nous fûmes peu nombreux à le voir se laisser mourir : sa susceptibilité avait atteint un degré inouï, il multiplia les brouilles, pour des raisons toujours insignifiantes. C’était sans doute sa manière d’être pudique, de tenir les gens à distance, de les exempter du spectacle de sa déchéance.

La publication de ce volume fait de lui un écrivain, mais cette appellation m’embarrasse. Je ne puis pas plus écrire sans gêne que le présent livre rassemble ses œuvres, ce terme est impropre. Il ne fit qu’écrire, obstinément, dans le secret brun de son cabinet, dans son cabinet enfumé où sa raison finit par se dissiper, lui par céder. Il rêva, sans doute, d’une grande œuvre, mais ne fit qu’en circonscrire le lieu avec peine. On trouvera des fragments de nouvelles, de longues laisses de vers qui sont l’ébauche d’un grand chant qu’il projeta ; une description des vignes enflammées par le couchant aussi sublime qu’interminable ; des souvenirs de sa douloureuse enfance provinciale, des réflexions, des aphorismes, des portraits. Nulle œuvre achevée : l’écume sur le rivage quand la mer s’est retirée, où brillent quelques objets précieux remontés du fond des abîmes, après que des coffres enfouis se sont ouverts, déchirures dans la boue. Je voudrais comparer ce livre à un grand château inachevé, aux mille portes d’entrée et de sortie, aux couloirs mobiles, aux salles ornées de tapisseries flamboyantes ; on s’y promène toujours étonné, surpris, mais on en ressort déçu. C’est un grand château d’absence, quelque chose comme un mirage qu’un désir continu engendre, qui n’existe qu’à distance.

Un château noyé dans des brumes infectes : je ne puis oublier l’odeur écoeurante qu’il dégageait. Ses gilets, ses chemises, sa barbe étaient imprégnées de la fumée de ses cigares, il était lui-même comme drapé d’un manteau de fumée qui annonçait sa présence. Et puis son crâne chauve, ses traits épais et ses lunettes d’écaille teintées, tout cela lui faisait une tête d’assassin. C’était cette puanteur et cette laideur qui pesaient sur la pointe encrée, qui la faisaient s’enfoncer si profondément dans le papier ; c’était son corps énorme, troué par la fumée, qui distillait son horreur en de beaux et précis sillons noirs où le sens des mots n’importe même plus.

One thought on “Une ébauche

  1. solko samedi 19 décembre 2009 / 13:33

    J’aime beaucoup votre écriture. Et j’aime beaucoup cette idée « d’entamer » (dans tous les sens du terme) une légende.

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