Retour à Reims, Didier Eribon

J’ai déjà manifesté mon intérêt pour le travail et la pensée de Didier Eribon, spécialiste entre autres de Michel Foucault, dont il fit une passionnante  et sensible biographie (Flammarion, 1989), penseur et défenseur de la communauté gay (Réflexions sur la question gay, 1999). J’avais parlé ici de son essai Echapper à la psychanalyse (Léo Scheer, 2005). Retour à Reims est un livre plus personnel, dans lequel le philosophe et sociologue analyse le dégoût qu’il a éprouvé pour son milieu d’origine, l’effort qu’il a fait pour le fuir, sa construction identitaire (intellectuel, gay). Dans la lignée littéraire d’Annie Ernaux, de James Baldwin, et intellectuelle de Bourdieu, Eribon produit un livre à mi-chemin entre l’autobiographie, le témoignage et la théorie sociologique.

A la source de ce livre, le sentiment de honte sociale, dont il n’a jamais parlé. La honte, faite de sentiments indistincts, obscurs, obsédants, mais tus, réprimés ; qu’il faut avouer. Ce livre, donc, est d’abord une forme de coming-out social. L’un des plus éminents penseurs de la question gay s’est rendu compte qu’il avait parlé avec moins de difficulté de la honte sexuelle que de celle que lui a inspiré son milieu d’origine : la classe ouvrière pauvre. Mais parler de la honte sexuelle, dans les années 80, c’était un créneau intellectuel existant, une pratique déjà structurée, c’était s’inscrire dans une tradition politique déjà vivante. Parler de son homosexualité, c’est parler de ce que l’on est ou de ce que l’on cherche à être ; parler de la honte sociale, c’est jeter à nouveau les yeux sur ce qu’on a fui, restaurer le dialogue avec ceux qu’on a fuis, c’est avouer le dégoût inspiré par la famille, raconter le rejet et les processus d’exclusion d’autrui qui l’ont fait rompre avec son père et ses frères, se construire de façon contraire au modèle paternel. Retour sur une grand-mêre tondue à la libération. Sur une mère frustrée de ne pas avoir fait d’études à cause de la guerre, qui se maria avec un homme qu’elle n’aima jamais et qui rentrait ivre chaque semaine, sur les scènes de ménages à répétition (vaisselle cassée, noms d’oiseaux proférés). Sur une socialisation marginale qui ne pouvait que s’attirer la réaction négative du milieu : socialisation non seulement culturellement et intellectuellement – le futur philosophe écoutait plutôt les Rolling Stones que Johnny Halliday, qu’écoutait son frère ; il s’accrocha aux études quand le même frère opta pour l’apprentissage dès 14 ans – mais aussi sexuellement – assumer son homosexualité, fréquenter les lieux de socialisation parallèles, essuyer les coups et les insultes. Aller à Paris, enfin.

Eribon se pose d’abord la question de l’identité sociale et politique de la classe ouvrière dont il provient. Une classe ouvrière à laquelle il en voulait de ne pas être consciente de la lutte historique dans laquelle elle était engagée. Le jeune lycéen passionné de philosophie, lecteur de Marx, de Lénine, de Trotsky, en voulait à ses parents d’adopter des modes de vie et des revendications bourgeoises, matérialistes, de plus se soucier du crédit à la consommation de que de la lutte des classes. Autre problème, la représentation politique : la classe ouvrière était traditionnellement représentée par le Parti communiste ; comment se fait- il que cette même classe ait fini par apporter ses suffrages, dès la fin des années 70, à l’extrême droite ? Pourquoi sa mère, historiquement à gauche, jadis représentée par le PC, a-t-elle voté pour Le Pen puis Chirac en 2002, puis pour Sarkozy dès le premier tour en 2007 ? Comment et pourquoi s’est opéré ce basculement radical du choix de la représentation politique. Comment la classe ouvrière, qui oubliait son racisme spontané dès qu’un mouvement social lui redonnait sa cohérence (Sartre), est-elle devenue le fond électoral des nationalistes ? Eribon reprend ici une analyse qu’il a développée dans un essai de 2007, paru chez Léo Scheer en 2007, D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. Un  divorce s’est fait entre la gauche critique et la gauche de gouvernement, cette dernière s’étant construite sur une droitisation des discours politiques, opérant ce tournant néoconservateur, néoaronien – Aron en prend pour son grade, Eribon évoque « la prose sans relief et sans éclat de ce professeur sentencieux et superficiel » ; R. Aron est dénoncé comme caricature de la petite bourgeoisie suffisante, conservatrice, inconsciente de son statut de dominant et déniant conséquemment aux classes dominées leur conscience de classe. C’est justement l’abandon, dans les discours politiques, d’une polarisation structurante entre dominés et dominants, entre classes qui luttent, qui a conduit au sentiment d’abandon des classes populaires, lesquelles ont manifesté autrement leur vœu d’être défendues, de se voir représentées. Le discours nationaliste s’est substitué au discours marxiste ; s’il s’agissait pour les classes ouvrières de se reconnaître dans un « nous-ouvriers » qui s’opposait au « eux-patrons/capitalistes », il s’agit désormais d’un « nous-français » contre un « eux-étrangers ». La troisième partie du livre, consacrée justement à cette étude politique, se clôt sur un appel à la refondation de la pensée de gauche. Eribon ressuscite le projet du dernier Foucault de réunir ou de faire dialoguer la gauche critique, intellectuelle, et la gauche de gouvernement, trop empêtrée aujourd’hui dans les stratégies de pouvoir :

C’est donc la tâche qui incombe aux mouvements sociaux et intellectuels critiques : construire des cadres théoriques et des modes de perception politiques de la réalité qui permettent non pas d’effacer – tâche impossible – mais de neutraliser au maximum les passions négatives à l’œuvre dans le corps social et notamment dans les classes populaires ; d’offrir d’autres perspectives et d’esquisser ainsi un avenir pour ce qui pourrait s’appeler, à nouveau, la gauche.

p. 160

Une analyse et un appel du pied plus que d’actualité, en plein débat sur l’identité nationale…

*

Didier Eribon, Retour à Reims, Fayard, A venir, 2009, 250 p., 18 €

Le site personnel de Didier Eribon

Une vidéo très intéressantes de Didier Eribon sur le site des éditions Léo Scheer, où il explique son analyse politique.

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