Ecrire

De récentes conversations m’ont forcé à réfléchir sur mes ambitions littéraires, car il faut bien les nommer ainsi. On ne fait pas des études de lettres, on ne devient pas professeur de français sans que s’accroisse en nous, consciemment ou non, le vœu d’écrire, le vœu de produire à son tour des poèmes, des nouvelles, des romans, des essais. Je ne m’attarderai pas sur les ravages de l’admiration, c’est plutôt le complexe de l’écrivain qui m’intéresse. Nous sommes victimes d’une illusion d’optique (j’aime beaucoup cette expression, qui est ma manière de dire que chaque chose doit être remise en son contexte) car nous traitons les écrivains d’hier comme des dieux, et par conséquent nous pensons impossible de nous élever au rang véritable d’écrivain. Une pensée m’obsède en ce moment : il ne faut pas s’acharner à vouloir devenir écrivain – combien de temps, d’ailleurs, on peut perdre à en rêver. Nous avons faits écrivains ceux qui n’ont fait, après tout, qu’écrire. L’écrivain est une conséquence, on n’est écrivain que parce qu’on écrit. C’est une lapalissade, je sais, mais qu’il est bon de rappeler. Je crois même qu’on ne se rend pas compte de la vérité et de la profondeur de cette évidence. Alors écrivons, noircissons des carnets par milliers, tâchons de dénouer ce qui en nous attend d’être dit ; préoccupons-nous le moins possible du style, il prendra forme au fil du temps, au fil des pages. Il faut tâcher de parvenir enfin au confluent de ce qu’on a lu, de ce qu’on lit et qui nous travaille, et il faut bondir encore au-delà. Qu’il est séduisant de rêver à son livre plutôt que de l’écrire, d’y doser en esprit ce qu’il aura du style d’untel, des images de tel autre, et de la poésie de ce troisième. Je ne serai pas Saint-Simon, pas Yourcenar, pas Baudelaire, pas Yeats, et tant pis ; si je pouvais simplement être moi-même, ce serait déjà bien. Eh oui, belle morale de film américain, riez de mon angélisme ! Mais Socrate ne disait rien d’autre, connais-toi toi-même. Alors oui, écrire, passionnément, tout à la fois inconsciemment et consciemment, pour faire sortir l’écrivain, non, pour s’accomplir en écrivain, si le désir est là, si c’est là ce qui doit advenir de nous. Sur tout et sur rien, sur n’importe quoi qui motive l’envie d’écrire, le sujet qui nous manque sortira. Qu’aurai-je écrit qui intéresse la postérité ? peut-être rien, peut-être tous mes carnets, peut-être seulement trois vers qu’un rat de bibliothèque retrouvera dans mille ans, trouvant que ces trois vers seuls, parmi la masse de scories et de propos insignifiants que j’ai produits, contenaient l’intuition d’un nouvel esprit. Je dirai simplement qu’il faut s’acharner à être, c’est  la morale du jour ! Un grand livre ne reste pas à cause de sa perfection formelle, mais de ce qu’il contient de vie, de ce qu’il nous dit des êtres, d’être (je ne parle pas ici du concept philosophique, mais bien du verbe être). Cela seul pourra nous sauver peut-être ; à tout le moins, cela nous aidera à ne pas perdre trop de temps sur terre en vains plans, en vaines rêveries.

3 thoughts on “Ecrire

  1. vg vendredi 4 décembre 2009 / 22:49

    Oui, tout cela me paraît bien sage à moi qui, comme tant d’autres, attend patiemment de me lever un matin avec une idée originale et un style définitif qui seront enfin dignes d’être écrits…

  2. Cécilia samedi 5 décembre 2009 / 12:14

    On en est tous là. Quant à moi je suis partagée entre mon désir d’écrire et l’impression pénible que tout a déjà été dit et tellement mieux. Je connaissais un professeur, un remarquable érudit, fin, pertinent, en un mot extraordinaire, qui nous avait avoué l’impossibilité d’écrire pour lui car à chacun de ses mots, ils entendait la voix d’un auteur. Il était prisonnier de l’intertextualité. Mais ton idée de cahier est la bonne. En prépa, nous devions chaque semaine produire un bref écrit improvisé sur un thème proposé par la prof. Que de progrès stylistique en un an. En relisant, je me demande encore comment je pouvais écrire de telles choses. J’en suis aujourd’hui incapable.
    Continue donc, et un jour, j’achèterai en librairie, le dernier ouvrage de M. Durisotti

  3. Irène samedi 5 décembre 2009 / 17:41

    D’accord Vincent, mais un style ne peut pas être définitif, il évolue au fil de l’écriture, il naît et se forge avec le travail, peu à peu. Et ce même travail génère justement les idées, bonnes ou non. Dans mon cas je trouve que l’on n’a jamais autant d’idées qui affluent que quand on passe du temps à écrire (que ce soit pour garder ou jeter)…comme dirait la maxime – et le Maxime – « c’est en écrivant qu’on devient écrivain » !

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