In memoriam Claude Lévi-Strauss

Peu nombreux les auteurs ou les artistes dont la mort nous affecte. Il faut avoir été profondément bousculé par une de leurs œuvre, que leurs mots ou leur musique aient touché très profondément en nous, là où se forment les grandes certitudes, les grands projets d’une vie, il faut que l’inconscient ait reconnu en eux une figure dont notre être avait besoin pour grandir. La disparition nous révèle donc tout cela qui était informulé jusque là.

Ému par l’annonce de la mort de Claude Lévi-Strauss, je me dis intérieurement deux choses. Tout d’abord, je pris peur que ses œuvres tombent d’un coup dans l’oubli, qu’elles disparaissent avec lui. Étonnante frayeur. Et puis dans le même temps je compris qu’elles auraient maintenant la liberté de résonner dans l’éternité. Les deux vers finals du « Toast funèbre » me sont revenus en tête naturellement, « Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit, / Et l’avare silence et la massive nuit. » Quand disparaît un grand auteur, il arrache à son œuvre la garantie existentielle de son travail, mais voilà que cela peut-être profitable : les paroles ne sont plus les exceptions du tragique silence d’un homme, mais la trace, devenue un absolu, de ce qu’il fut. Quand meurt un auteur, nous nous devons de nous adresser à l’éternel retenu dans son œuvre ; d’en reconnaître la part historique, conjoncturelle, pour mieux discerner ce qui restera.

Je ne tenterai pas de dire ce que l’on doit à Claude Lévi-Strauss, mais simplement ce que personnellement je dois à l’auteur de Tristes Tropiques, qui reste l’une des lectures les plus marquantes que j’aie faites. Sans doute je n’aurais pas été sensible à Pascal, à Montaigne, à Bonnefoy, à Rousseau, à Foucault, sans ce livre-phare. Il porte l’étincelle du scepticisme moderne : pas celui qui fait se replier dans l’indécision et la perplexité, mais celui de la conscience critique du savant. Lévi-Strauss est le premier (fut pour moi le premier) à sabrer  la prétention occidentale, à prôner un empirisme attentif et patient vis-à-vis des autres hommes. A rappeler qu’autrui est une limite, à charger les sciences de l’homme d’un souci, à les armer de patience, à les pousser au scrupule. A rappeler la grande relativité de nos conceptions, leur contingence. Je voudrais même dire, cédant à l’émotion, à nous rappeler notre misère, à nous forcer à l’humilité.

One thought on “In memoriam Claude Lévi-Strauss

  1. Auguri mercredi 4 novembre 2009 / 15:27

    « à nous forcer à l’humilité ». Oui, tout à fait d’accord.

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