La poésie et la question du temps (réponse)

En guise de réponse à l’article d’Irène Gayraud publié le 13 octobre sur son blog, « De la poésie comme art du temps« , je jette ici quelques réflexions sur les liens qui me semblent exister entre la poésie et le temps. A la réflexion, ce sera moins une continuation qu’un éclairage différent sur le même thème.

La poésie, je l’écrivais en guise de commentaire à l’article cité, est d’essence une affaire de temps, comme la musique elle se déploie dans le temps ; écrite elle n’est que la mémoire d’une voix, de l’unité de l’être, de sa continuité, bref, d’une réalité inscrite dans le temps. Chant, musique, parole, autant de termes qui impliquent une continuité temporelle. J’insiste sur le terme de continuité, car si la poésie est bien en quête de quelque chose, c’est de l’unité de l’être ; le poète est sans cesse à la recherche de son unité, de la continuité de sa vie. De la consistance de son être temporel.

*

Deux références majeures m’ont guidé dans la réflexion sur le lien au temps de la poésie : Baudelaire et Wordsworth. Je dois reconnaître la dette envers deux grands poètes, deux grands interrogateurs du temps en poésie.

L’un des problèmes majeurs, n’est-ce pas, comme on dit, la fuite du temps ; ce qui est une expression assez creuse puisque le temps est cet écoulement, cette fuite. Dire « la fuite du temps », c’est faire en quelque sorte un pléonasme. Mais à mesure que le sable, lui, s’écoule, nous vieillissons, l’horizon lointain de la mort se rapproche : la question se poser de trouver un sens  à tout cela qui est notre vie, amas d’actions désordonnées, diversité de pensées et d’émotions qui affluent, aspirations contradictoires, frustrations, désirs, haines, amours. A cette dispersion de notre être soumis à mille vents. C’est la question de Baudelaire ; le mal, Satan, c’est le temps, c’est la dispersion de soi au fil du temps, c’est l’impossibilité de la concentration. L’enjeu de la poésie est de reconquérir l’unité perdue, la concentration de l’être, « rassembler à neuf les terres inondées ». Je le dirais autrement, en des termes philosophiques : c’est la conscience de soi. Je définirais la poésie comme un vœu de conscience de soi dans l’art. Je ne puis donner bien sûr aucune technique d’écriture, sinon recommander d’être toujours insatisfait, de chercher à dévoiler toujours ce qui sourd. Un poème avec Baudelaire ne peut plus qu’être court : justement parce qu’il demande un effort de concentration, de conscience de soi énorme. Un poème est un lambeau de temps plein du vœu de rassembler et d’ordonner son être. – Le malheureux poète fut si animé du vœu de se connaître lui-même qu’il en vint à rêver, par dégoût sans doute, à la fin du « Voyage », donc de son recueil, d’aborder les « rivages heureux » de l’île des lotophages, de connaître « cet après-midi qui n’a jamais de fin ». L’oubli, enfin, à jamais…

Ces lambeaux de temps que dirige une volonté de sens, mis bout à bout, savamment ordonnés, font un recueil. Les Fleurs du mal sont composées aussi comme un grand Poëme, un grand vœu de sens sculpté dans le temps, pierre à pierre. Voilà pourquoi il faut le lire de la première à la dernière page, et non y picorer. Reste qu’il aura fallu s’acharner à écrire des sonnets dans lesquels on tente de restituer son unité. J’éprouve toujours une forme de tristesse devant le grand livre de Baudelaire, car je crains qu’il ne l’ait pensé comme un substitut parfait à sa vie.

Les trois âges de la vie et la Mort, Hans Beldung, 1510
Les Trois Âges de la vie et la Mort, Hans Beldung, 1510

La question de l’unité et de la conscience de soi sont aussi l’objet de la poésie de Wordsworth. Je me contente de parler du Prélude, dont la patiente lecture est une activité des plus enrichissantes. L’ambition de Wordsworth est de rattacher ensemble les parties dissociées de sa vie. Le grand poème autobiographique de l’anglais commence notamment par interroger l’enfance, les premiers souvenirs, donnant au poète mûr les preuves de son identité et de la vocation poétique. Questionnant ainsi son enfance, Wordsworth cherche à se penser comme être temporel unifié, complet, dont la vie est nécessaire : un projet proustien avant l’heure ; faire tenir ensemble les deux extrémités du temps : le profond passé et l’extrême présent. Au fil des longues laisses de vers, le même travail de conscience de soi – lire, à ce propos, l’introduction que j’ai rédigée pour ma traduction du livre I du Prélude, « Comment être poète ?« . Wordsworth cherche à montrer que le temps n’a pas coulé en vain. Il y a une forme de capitalisme existentiel chez le poète anglais. L’expression peut paraître étrange, mais toute sa poésie est fondée sur un principe de remémoration créatrice ; la poésie donne un coup de sonde dans les souvenirs pour y chercher leur caractère déterminant, et toutes les expériences amassées dans l’être font sa richesse, le capital qui attend d’être multiplié par la poésie. Le temps vécu, accumulé, est recréé par la poésie. Ou plutôt, la poésie est ce travail souterrain et inlassable de la conscience de soi dans le chant, son effort soutenu, cette prière faite continûment.

Dans tous les cas la poésie doit être une manière de faire fructifier le temps. Que ce soit, ainsi que Baudelaire, à l’échelle du poème, ou à l’échelle d’une vie pour Wordsworth. L’un rassemble son esprit dispersé pour composer un acte de parole où il cherche à progresser dans la conscience de soi ; l’autre cherche dans son enfance les signes qui ont donné un sens à sa vie et légitiment ce qu’il est aujourd’hui.

Je m’aperçois que je n’ai pas répondu aux propositions d’Irène Gayraud mais que simplement je suis revenu sur les obsessions qui sont les miennes à l’heure présente. Ces deux articles, toutefois, sont les deux faces d’une même pièce : car la progression dans la conscience de soi, dans la réunion de la vie, le ravaudage du tissu de vivre, cela ne peut s’effectuer que dans l’espace du poème, ou dans la répétition de l’acte d’écriture poétique, dans le tressage de l’invention et de la réflexion, de l’inspiration aveugle et de la lucidité. Ce qui peut passer justement, par un travail d’ordre technique, dont les prescriptions peuvent être fait selon une analogie avec l’écriture musicale comme le propose Irène. Climax, tension, dénouement, j’apporte mon crédit a priori à ces idées sur lesquelles je suis personnellement incapable de prendre du recul ; mais les heurts de la voix, ses moments de langueur, ses excitations et ses apaisements, tout cela pourrait bien être ce qui suscite et justifie les cadences, les rythmes, les affolements et les syncopes du vers.

3 thoughts on “La poésie et la question du temps (réponse)

  1. Irène jeudi 15 octobre 2009 / 23:13

    Bel article, qui effectivement rejoint tes préoccupations personnelles. On y reconnaît bien ton travail sur l’être, sur la conscience de soi, qui, s’ils s’inscrivent effectivement – et inscrivent la poésie – dans le temps, sont assez différents de la construction du poème comme structure temporelle que j’aborde dans mon article. C’est passionnant de voir comment se déroulent et se confrontent ces conceptions.
    Enfin je reviendrais sur la fin de ton article, qui suggère que ces procédés temporels sont peut-être suscités par cette quête de voix et d’unité de soi : cette idée me semble tout à fait juste. Par contre dans mon cas le travail sur le temps dans le poème est toujours présent, même si le poème s’interroge sur d’autres questions que celles de l’être…il s’agit d’une constante absolue, qui vient sans aucun doute de ma proximité avec la musique.
    Merci, cher Maxime, pour cette réponse !

  2. Francis jeudi 5 novembre 2009 / 16:44

    Monsieur,

    pensez-vous qu’il y ait une parallele entre ce que Worsdworth essaie de faire dans The Prelude et l’intention de Coleridge dans sa Biographia? Ne voit-on pas dans ces deux oeuvres l’expression de leurs divergences?

    Coleridge me fascine en tant qu’interpreteur de la premiere heure de l’idealism allemand au monde anglais. Je ne connais pas assez les vues de Wordsworth a ce sujet.

    PS: La difference dans la conception critique, n’est-ce pas?

    Merci.

  3. Maxime jeudi 5 novembre 2009 / 19:32

    Pour tout dire, je n’ai pas encore lu la Biographia Literaria, c’est mon projet pour les jours à venir… Je me souviendrai de votre remarque lors de ma lecture !

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