Ronsard : Elegie XV

Je vous ai recopié une petite vieillerie que j’aime beaucoup. Un patchwork d’influences : Lucrèce, Ménandre, L’Ecclésiaste, Virgile… Un ramassis de propos convenus sur la misère de l’existence humaine et la vanité des prétentions des homme, Omnia vanitas… on connaît la chanson.

ronsardMais tentons de passer outre ce désespoir de convenance.

Je trouve ce poème attachant, d’abord grâce à cet entrain qui caractérise seul Ronsard. La longue partie centrale sur la vanité humaine n’est sans doute pas ce que le grand poète a produit de mieux, mais on lui pardonne ; il ne fit que céder à la mode. Mais le début m’amuse beaucoup, me séduit même, cette rêverie de la vie animale, vouée au contact physique avec le monde, à l’instinct, confinée à la fraîcheur humide des bois, où les reflets argentés de l’eau ravissent autant les yeux que les langues asséchées des bêtes. On critiquera tant qu’on veut la pesanteur de l’arsenal rhétorique, je trouve toutefois bien des charmes à cette aspiration. Elle aussi convenue, sans doute, mais dite si gaîment. Et j’aime enfin l’oblique métempsycose, la continuité reconnue et célébrée de la vie au fil des êtres, qui éclabousse en retour l’être du poète, l’en fait leur frère. A la suite de ces laisses, le discours sur la misère et la vanité fait pâle figure, Ronsard surjoue la déception ; on lit en diagonale.

L’intérêt renaît avec l’adresse à Robert de La Haye, l’ami d’enfance de Ronsard. Des divergences d’ordre religieux n’avaient pas entamé l’estime mutuelle des hommes. Des vers retranchés dans l’édition définitive laissaient entendre une plus grande intimité encore : « Tu m’as servy de pere, et de frere et d’amy ». Parce que c’était lui, parce que c’était moi… ou presque. Enfin, l’hommage me paraît touchant notamment quand Ronsard remercie son ami de l’avoir tempéré ; cela me rappelle Wordsworth qui avoue qu’il a nécessité « a monitory voice to tame / The pride of virtue and of intellect ». L’ami a calmé les ardeurs intellectuelles du poète, l’excès du « Sens », des émotions. Il l’aide à garder son sang froid en lui rappelant la sainteté de l’homme, de création divine en un dernier vers éclatant.

Doit-on s’attrister de l’arraisonnement du propos à la foi religieuse ? On pourrait être déçu, bien sûr, si le dogme constituait toute la matière du poème, mais ce n’est pas pour rien, je crois, que Ronsard a longuement poussé sa rêverie d’une douce animalité, puis a répété le discours sur la vanité de l’homme. La sainteté de l’homme n’est compréhensible qu’au terme de ce fol parcours, de cette intempérance poétique. Que comme moyen d’accepter la contradiction d’une humanité vouée à se mépriser ou se rêver autre. Rêvant d’une incarnation innocente, animale, pour éviter les tourments d’une incarnation coupable et vaine, le poète se trouve en prise directe avec la contradiction humaine. C’est cette crampe intellectuelle qui suscite un emballement poétique qui demande d’être calmé, apaisé, bridé, freiné ; on ne saisit pas tout le sens des deux derniers vers si on ne les entend pas comme une phrase apaisante, un réconfort apporté par l’ami. Ce surgissement final, apaisant, de l’essence divine de l’homme, qu’on est condamné à mépriser ou vouloir nier, me semble un credo suffisant.

*

ELEGIE XV

Si j’estois à renaistre au ventre de ma mere,
(Ayant, comme j’ay fait, pratiqué la misere
De ceste pauvre vie, et les maux journaliers
Qui sont des cœurs humains compaignons familiers)
Et que la Parque dure en filant vînt me dire,
Lequel veux-tu, Ronsard, des animaux eslire
Pour vivre à ton plaisir ? certes j’aimerois mieux
Revivre en un oiseau, et voler par les Cieux
Tout plein de liberté : avoir un beau plumage
Bigarré de couleurs, et chanter mon ramage
De tailliz en tailliz, de buissons en buissons,
Et aux Nymphes des bois apprendre mes chansons,
Et de mon bec cornu parmy les champs me paitre,
Que par deux fois un homme en ce monde renaistre.

J’aimerois mieux vestir un poisson escaillé,
Et fendre de Thetys le séjour esmaillé,
De bleu meslé de pers, et du ply de l’eschine
Flotter de vague en vague au gré de la marine :
Puis au plus chaud du jour, sortant du fond des eaux,
Paresseux me ranger aux monstrueux troupeaux
Du vieil berger Protée et dormir sur le sable
Que me voir derechef un homme miserable.

J’aimerois mieux renaistre en un cerf bocager,
Portant un arbre au front, ayant le corps leger
Et les ergots fourchus, et seul et solitaire
Saulter parmy les fleurs, errer à mon plaisir,
Et me laisser conduire à mon premier desir,
Et la frescheur des bois et des fontaines suivre,
Que me voir derechef en un homme revivre.

De tous les animaux le plus lourd animal,
C’est l’homme, le sujet d’infortune et de mal,
Qui endure en vivant la peine que Tantale
Là bas endure mort dedans l’onde infernale,
Et celle de Sisyphe, et celle d’Ixion.
Vif, son enfer il porte, ou par ambition,
Ou par crainte de mort qui tousjours le tourmente :
Et plus un mal finist, et plus l’autre s’augmente.

Toutefois, à l’ouyr discretement parler,
Vous diriez que sa gloire au ciel s’en-doit voler,
Tant il faut en parlant de la beste entendue,
Ignorant que les Dieux luy ont trop cher vendue
Ceste pauvre Raison, qui malheureux le fait,
D’autant que par-sus tout il s’estime parfait.
Ceste pauvre Raison le conduit à la guerre,
Et dedans du Sapin lui fait tourner la terre
A la mercy du vent, et si luy fait encor,
Pour extreme malheur chercher les mines d’or :
Ou le fait Gouverneur des royales provinces,
Et qui pis est, le meine au service des Princes :
Luy apprend les mestiers dont il n’avoit besoin,
Et comme d’un poinçon l’aiguillonne de soin :
Et pour trop raisonner, miserable il demeure
Sans se pouvoir garder qu’à la fin il ne meure.

Au contraire, les cerfs, qui n’ont point de raison,
Les poissons, les oiseaux, sont sans comparaison
Trop plus heureux qui nous, qui, sans soin et sans peine
Errent de tous costez où le plaisir les meine :
Ils boivent de l’eau claire, et se paissent du fruict
Que la terre sans art d’elle mesme a produict.

Que sert (dist Salomon) toutes choses entendre,
Rechercher la nature et la vouloir comprendre,
Mourir dessus un livre, et vouloir tout sçavoir,
Vouloir parler de tout, et toutes choses voir,
Et vouloir nostre esprit par estude contraindre
A monter jusqu’au ciel où il ne peut attaindre ?
Tout n’est que vanité et pure vanité :
Tel desir est bourreau de nostre humanité.
Car si nous cognoissions nostre pauvre nature,
Et que nous sommes fait d’une matière impure,
Et mesme que le ciel se monstre amy plus dous
Et pere plus benin au aux animaux qu’à nous,
Qui plourons en naissant, et qui, par le supplice
D’estre au berceau liez (comme si ce fust vice
De sortir hors du ventre) à vivre commençons,
Et tousjours en tourments la vie nous passons.
Las ! si nous cognoissions que nous n’avons point d’ailes
Pour voler au sejour des choses supernelles,
Nous ne serions jamais songneux ny curieux
D’apprendre les secrets eslongnez de nos yeux :
Ains contents de la terre et des traces humaines
Vivrions sans affecter les choses si hautaines !

Mais que sçauroit voir l’homme au monde de nouveau ?
C’est tousjours mesme Hyver et mesme Renouveau,
Mesme Esté, mesme Automne, et les mesmes années
Sont tousjours pas à pas par ordre retournées.

Ce Soleil qui reluit, luy-mesme reluisoit,
Quand le bon Josué son peuple conduisoit,
Et nostre Lune aussi c’estoit la Lune mesme
Qui luisoit à Noé : et la voute supréme
Du Ciel qui tout contient, c’est ceste mesme-là
Où sur le char flambant Helie s’en-vola.

Ce qui est a esté, et cela qui doit estre,
De ce qui est passé doit recevoir son estre,
Le fait sera desfait, et puis sera refait,
Et puis estant refait, se verra re-desfait :
Bref, ce n’est qu’inconstance et que pure mensonge
De nostre pauvre vie, ainçois de nostre songe.
L’homme n’est que misére et doit mourir exprès,
Afin que par sa mort un autre vive après :
L’un meurt, l’autre re-vit, et tousjours la naissance,
Par la corruption, engendre une autre essence.

Mais tout ainsi, La Haye, honneur de nostre temps,
Qu’entre les animaux par les champs habitans,
On en voit quelques-uns, qui en prudence valent
Plus que leur compagnons, et les hommes egalent
De sagesse et d’esprit : souventefois aussi,
Entre cent millions d’hommes qui sont icy,
On en voit quelques-uns qui dans leurs cœurs assemblent
Tant de rares vertus, qu’aux grands Dieux ils ressemblent,
Comme toy bien appris, bien sage et bien discret,
Qui m’as diminué bien souvent le regret
De vivre trop icy : car quand un soin me fasche,
Je me descouvre à toy, et mon cœur je te lasche.

Lors de mes passions, desquelles je me deuls
Tu gouvernes la bride et je vais où tu veux.
Tout ainsiqu’il advient quand une tourbe esmue
Qui deçà qui delà ardente se resmue
De courroux forcenée, et d’un bras furieux
Pierres, flammes et dards fait voler jusqu’aux cieux :
Si de fortune alors un grave personnage
Survient en telle esmeute, elle abat son courage,
Et d’oreille dressée elle s’arreste coy,
Voyant ce sage front paroistre devant soy,
Qui doucement la tance, et d’un gracieux dire
Luy flatte son courage, et tempere son ire.

Ainsi, lorsque mon Sens, de ma Raison veinqueur,
De mille passions me tourmente le cœur,
Tu luy serres le frein, corriges son audace,
Abaisses sa fureur et le tiens en sa place :
Puis me parlant de Dieu tu m’enleves l’esprit
A cognoistre parfois que c’est que Jesus Christ,
Et comme par sa mort de la mort nous deslivre,
Et par son sang nous fait eternellement vivre.
En ce poinct, de ta voix plus douce que le miel,
Tu me ravis du corps et m’emportes au ciel,
Tu romps mes passions, et seul me fait cognoistre
Que rien plus saint que l’homme au monde ne peut naîstre.

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