« Embobeliner les rois », Pierre Michon

On ne pourra pas dire que je n’ai pas fait amende honorable. Non content de consacrer une note à ses Onze, j’en viens à méditer sur son travail ! Mystères du goût… Racontant dans ses Mythologies d’hiver une légende irlandaise, Michon évoque Patrick, l’évangélisateur, qui sillonne les plaines d’Irlande pour convertir les rois païens :

Ce n’est pas tout à fait une promenade : s’il marche de la sorte d’Armagh à Clonmacnoise, d’Armagh à Dun Ailinn, d’Armagh à Dun Loaghaire, c’est parce qu’il doit convertir au Christ les rois qui dans leurs mottes fortifiées adorent mollement Lug, Ogma, des chaudrons, des harpes, des simulacres. Et cela, pense Patrick, ce n’est pas très difficile : il suffit de quelques abracadabras druidiques, de deux compères bien avisés, et voilà la neige changée en beurre, l’eau en bière, voilà les flammes du purgatoire au bout du bâton magique et la Sainte Trinité dans la feuille du trèfle – il suffit de ces tours de passe-passe pour embobeliner les rois, rigolards et songeurs, dubitatifs.

michonN’est-ce pas une belle allégorie de l’art de Michon, toujours sur le fil entre la magie et le mauvais tour. C’est une écriture du prestige, de l’évocation plus que de la signification. Michon en cela est à l’opposé de Marguerite Yourcenar, pour qui prime avant tout la clarté ; il préfère de longues phrases le long desquelles glisse le sujet, se déplace le centre de gravité.  L’Empereur d’Occident est un exercice de virtuosité littéraire, il faut en relire plusieurs fois les phrases si l’on veut suivre le fil de la parole ; sans doute faut-il plutôt se laisser porter par la magie de l’évocation, par le flamboiement de la parole, le glissement d’une vision à l’autre. De Rimbaud le fils, je notai le tournant wagnérien de l’écriture, que confirme Les Onze : composition, répétition et enchevêtrement de motifs. J’écrivis des Onze que la voix du narrateur était celle d’un érudit bavard, oui, c’est un affabulateur grandiloquent : c’est la preuve d’une prise de conscience de soi d’accuser soi-même ses débordements, et je loue cette démarche.

Mais Patrick est las :

Et, peut-être parce qu’il vieillit et que s’émoussent en lui l’ardeur et la malice, Patrick sur cette route regrette tant de facilité : il voudrait qu’un vrai miracle arrive, une fois, qu’une fois de son vivant et sous ses yeux ma matière opaque se convertisse à la Grâce.

Qu’en est-il de Michon ? s’est-il lassé de ses effets de manche ? de la magie facile du grantécrivain ? Rien ne s’est émoussé chez Michon, du talent, de la malice surtout : c’est peut-être elle qui pourra le sauver, s’il décide de revêtir encore son masque de Caliban, de gesticuler toujours plus : j’en viens à imaginer un Michon fou, dont les livres seraient le tressage douloureux de deux voix contradictoires, du raffinement suprême et de l’ironie la plus mordante. Flaubert torturé par la vanité de son travail. Patrick, donc, prend Dieu en défaut, s’en veut presque de créer du prestige là où faut le miracle ; je m’en fais une image assez pertinente de l’écrivain conscient de lui-même, de la vanité de sa position sociale, voire, parfois, de son travail.

*

PS du dimanche 10 octobre : en repensant au Rimbaud le fils, je me suis souvenu d’un portrait marquant : Théodore de Banville en Gilles. On a rapporté que Banville ressemblait au Gilles de Watteau, et cela suffit à Michon, cela lui plaît même que Banville, devant le fulgurant Rimbaud, ait l’air impuissant et les bras ballants de Gilles ; tous ceux qui d’ailleurs écrivent sur Rimbaud sont ce Gilles, ils ne font que répéter la légende. Si j’étais mauvaise langue, je dirais que ces quelques remarquables pages servent d’excuse à Michon pour, au final, ne rien dire sur Rimbaud. Mais non, je préfère rattacher Banville-Gilles à ces figures du vain prestige qui sont des répondants allégoriques de Michon, des figures qui représentent la conscience de soi d’écrivain, de grantécrivain de Michon.

One thought on “« Embobeliner les rois », Pierre Michon

  1. Maxime vendredi 9 octobre 2009 / 10:40

    Lu « Vie de Joseph Roulin », 1988, et déjà le côté wagnérien était là. Il faudra sans doute que je me retape « Vies minuscules » pour voir si ce n’est pas tout bêtement une caractéristique de base de l’écriture de Michon.

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