Deux scènes, Yves Bonnefoy

deuxscenesDeux scènes et notes conjointes: c’est le véritable titre de cet ouvrage. « Deux scènes » est un petit récit poétique en prose paru chez un bibliophile italien il y a quelques années, d’à peine huit pages. Et ce sont les « notes conjointes » qui donnent son épaisseur au volume. Voilà donc un petit texte augmenté d’une épaisse postface, d’une très beau retour analytique sur un ouvrage qui fut écrit « sans intention préconçue – rien que la main de la nuit tenant et guidant celle du jour », presque sous la dictée de l’inconscient. Un puissant exercice de conscience de soi.

De « Deux scènes » il sera difficile de faire un résumé… sinon que la scène se passe « à Turin peut-être ou a Gênes », et que c’est cette hésitation qui donne son impulsion à l’essai critique qui suit. « A Turin peut-être ou à Gênes », à Gênes sans doute, son port, lieu privilégié pour contempler le soleil couchant, pressentir la mort et veiller dans l’inquiétude, imaginer des « survies surnaturelles » : Gênes, intérieurement, est le lieu de la poésie, du rêve et de la critique du rêve. D’emblée on reconnait Bonnefoy, son ample phrase, ses images et son balancement. Rien de nouveau jusque là, c’est quelques pages plus loin que vient une longue réflexion sur la scène primitive, dont « Deux scènes » donne une représentation. Je suis très sensible à ce que Bonnefoy écrit de la scène primitive (un travail entamé depuis Ce qui fut sans lumière, recueil au titre magique), donnant un tour ontologique à ce que la science psychanalytique ne traite que comme une donnée psychique :

Lisant Freud ou ses commentateurs ou disciples j’ai toujours été tenté de penser que ce qu’il appelle la scène primitive, ou originaire, n’était pas encore comprise par lui et eux comme il le fallait, le plein de son sens n’étant susceptible de se livrer qu’à une approche que je définirai comme ontologique, parce qu’elle a pour catégories et enjeux le sentiment d’être ou de ne pas être, la volonté d’être ou de n’être pas.

p. 43-44

On pourra critiquer la façon qu’a Bonnefoy de ramener à lui l’arsenal psychanalytique, en ce qui me concerne, j’adhère à son argument, à tout le moins je veux croire à sa pertinence. Le texte critique est donc à rapprocher de la longue préface qui avait accompagné la publication des textes de jeunesse de Bonnefoy (Traité du pianiste, auquel j’avais déjà consacré une note). C’est bien cela qui fait le sel des écrits d’Yves Bonnefoy aujourd’hui, cette manière de relire son œuvre, ce souci rétrospectif de sens. Après la figure de la mère, ressuscitée dans la préface que j’ai citée, c’est du couple parental qu’il s’agit, et toujours, du patois qui était leur langue privée, dont l’accès était interdit à l’enfant… langue mystérieuse, étrange, attirante et dure, qui donna l’intuition de la poésie, du surplus de sens que le son confère aux mots. Etait-il besoin de reprendre une énième fois l’explication du phénomène ? peut-être pas, mais enfin… Un texte analytique, donc, sur la naissance de la vocation poétique, qui se clôt par une belle association entre la parole poétique et l’image du port, nourrie des vers de « La Chevelure » baudelairienne.

In cauda uenenum : ayant achevé ce petit livre, j’étais encore une fois séduit par l’écriture de Bonnefoy, qui sans être un styliste a une langue reconnaissable, ample, souple, déliée, et inspiré par le vœu de conscience de soi qui guide son travail. Mais je fus aussi déçu de ne pas le sentir, lui, plus souple. Il réserve de très beaux paragraphes à l’Italie, malheureusement trop courts ; voilà ce qui manque, voilà ce que je souhaiterais lire de Bonnefoy aujourd’hui : des essais libérés du carcan démonstratif qu’il s’impose, des improvisations, des rêveries, la libre parole de l’intelligence. Composez-nous à l’improvisade quelque rêverie sur l’Italie ! Ce serait un si beau livre…

*

Yves Bonnefoy, Deux scènes et notes conjointes, Galilée, 2009, 90 p., 17 €

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