Cinéma : Baudelaire contre Gracq

J’ai l’habitude de me répandre en invectives à l’égard de l’auteur du Rivage des Syrtes et du Balcon en forêt, pour des raisons purement littéraires. Là, c’en est trop. Je n’ai pas lu in extenso En lisant en écrivant, mais quelques pages choisies rencontrées dans des anthologies m’avaient fait apprécier la finesse critique du lecteur de Stendhal ou de Rimbaud. Un extrait m’est échu hier, concernant le cinéma… qui me déçoit beaucoup :

Tout est bloqué, tout est inhibé, quand je vois projeter un film, de mes mécanismes d’admission et d’assimilation, d’autorégulation mentale et affective : ma passivité de consommateur atteint à son maximum. […] Cette liberté, si essentielle pour faire vivre la relation de l’amateur à l’œuvre d’art : la liberté de choisir, puis de faire varier à volonté l’angle d’attaque d’une œuvre sur une sensibilité, le septième art, le dernier venu, n’en laisse plus rien survivre. Tous les appareils délicatemlent actifs et réglables par lesquels j’ai coutume d’appréhender le monde extérieur, le film, d’autorité, les met au point fixe, immobilisant mon œil comme le pavillon de mon oreille, me bloquant dans mon fauteuil : le spectateur des salles obscures est un homme amputé de tous ses mécanismes physiques et mentaux d’accommodation.

La conclusion ne se fait pas attendre : le cinéma, à l’inverse du « grand roman » ou du « col alpestre » ne sélectionne pas ceux qui le pratiquent. Bref, je résume à grands traits, le cinéma n’est pas élitiste comme peut l’être la littérature. Mais enfin, si c’est pour être élitiste comme la littérature de Monsieur Gracq, non merci. Si Gracq-Poirier ne peut pas mettre son grain de sel dans une œuvre, la flatter de son intelligence, cela ne lui convient pas. Les vieux films, écrit-il, ont le charme des vieilles automobiles : « s’installer à leur volant ne peut relever que du travestissement et de la parodie : tout en eux ressuscite autour d’eux agressivement leur époque en tant qu’elle est différente de la nôtre et à jamais datée, alors que le lecteur d’un roman de qualité gomme automatiquement, par sa lecture de tels anachronisme. » C’est tout bonnement stupide et faux ; de plus le raisonnement repose sur une escroquerie puisqu’il compare les films aux « romans de qualité », comme s’il ne pouvait y avoir de « films de qualité ». Quelle condescendance.

Quant à la paralysie psychique qu’induit la projection d’un film, je dois dire qu’elle ne me déplaît pas, que même j’ai pour elle un appétit particulier. On n’est pas plus paralysé devant un film qu’on l’est en assistant à une représentation du Ring ou d’Amsterdam de Brel ; l’enfant n’est pas moins paralysé quand il écoute la voix de sa nourrice lui raconter des contes. L’acte de lire, lui, est dynamique, mais celui d’écouter peut mener à cette paralysie dont parle Gracq. Enfin, pensons aux tapisseries géantes que tissaient patiemment des ouvrières du Moyen Age, ces grandes scènes ne terrassaient-elles pas les rois dont elles ornaient les salles, le feu de l’âtre ne jetait-il pas sur elles des reflets fantastiques ? Quel bonheur, n’est-ce pas, de faire corps avec la toile. Je ne puis me retenir plus longtemps de citer les vers de Baudelaire qui me font imaginer qu’il aurait aimé le cinéma :

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs, avec leurs cadres d’horizons.

Baudelaire, voyant, avait en esprit quelque chose comme la projection cinématographique quand il écrivit ces vers. Il aurait embrassé cette illusion de lumière sur la toile tendue ; je repense à une image magnifique des Etreintes Brisées, le dernier film d’Almodóvar : le personnage principal, aveugle, caresse comme pour embrasser son souvenir la toile immense sur laquelle est projeté le film de son dernier baiser avec son amante défunte.  C’est cela, le cinéma, au moins pour quelques heures, l’amour d’une illusion.

*

Ces critiques, acerbes, ne prennent pas en compte tout ce que Gracq a écrit sur le cinéma, notamment ses pages sur Bresson. On m’accusera sans doute de mauvaise foi ; mais je répète, vaine amende sans doute, que Gracq est un critique littéraire d’une grande subtilité. Passez-moi cet énervement, donc.

2 thoughts on “Cinéma : Baudelaire contre Gracq

  1. gino spadon lundi 28 septembre 2009 / 12:21

    Comparer la « toile » de l’écran à « toile » dont le poète se sert pour souligner la tension de son esprit me semble un rapprochement tiré par les cheveux.

    • Maxime lundi 28 septembre 2009 / 18:11

      Un rapprochement qu’il me semble toutefois pouvoir faire en vertu de la passivité qu’implique l’attitude du poète qui réclame les visions d’ailleurs, les souvenirs exotiques. C’est cette passivité que récuse Gracq ; chez Baudelaire, les vers que j’ai cités participent d’une véritable fascination pour l’image, sa « première », sa « primitive passion » ; et c’est bien cela qu’il attend des voyageurs, des images, des images qui le terrassent. On ne peut créditer à Baudelaire l’invention du cinéma, lui qui avait déjà une position critique à l’égard de la photographie (du moins à l’égard des discours modernistes qui voyaient dans toute photographie de l’art ; il a quand même posé pour Nadar plus d’une fois.), mais on n’est pas non plus fantaisiste en disant qu’il y a un dispositif presque cinématographique, les souvenirs se projetant (le verbe de Baudelaire est « passer ») sur la toile des esprits. Non, je ne trouve pas cela tiré par les cheveux, à moins que vous ayez des arguments convaincants.

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