Télémaque et les pièces d’or

Notes pour une autobiographie…

*

Comme une barque fichée dans la terre boueuse et les joncs de la rive se laisse insensiblement emporter à la dérive par le courant, la vie se détache de l’enfance. On en arrive, après quelques années, à se demander comment s’est produit cet éloignement, ce détachement ; un lambeau de la vie manque, que le temps a déchiré. La rive, oui, est si éloignée à présent, un gouffre nous en sépare, et tout, là-bas, est si brumeux, indistinct, éclairé d’une si étrange lumière.

Je ne pourrais jamais commencer un récit autobiographique en écrivant, comme beaucoup : « Je suis né à Lens le 29 décembre 1984, à onze heures moins le quart. » Ou plutôt, je ne saurais pas enchaîner, je serais incapable de parler d’autre chose que de mon incapacité à me remémorer mes années d’enfance. Je n’ai gardé de mes jeunes années que des bribes de souvenirs, des reflets, d’étranges impressions, rien qui puisse devenir la matière d’un vrai récit. Ces éclats de mémoire me font penser à des flaques d’eau, après qu’une pluie intense a rempli les crevasses d’un champ. Je rêve souvent de me pencher sur chacune d’elle, de contempler longtemps ce qui s’y présente, avant de plonger ma main dans la boue pour y chercher une pièce d’or enfouie. Je tiens cette image de Wordsworth qui, n’ayant rien produit de valable grâce au don qu’enfant il a reçu de la nature, se compare au mauvais intendant qui ne rend pas le talent qu’on lui a confié. Il n’a pas su faire fructifier, quant à lui, sont talent poétique. Le mot talent est absent du poème, mais le jeu de mots, bien qu’implicite, est clair. Au-delà de la simple question de l’œuvre produite, l’image des talents enfouis m’inspire une réflexion sur l’unité et la consistance d’une vie humaine ; faire fructifier les talents, ne pas les laisser vainement enfouis, c’est refuser le divorce avec l’enfance, le déchirement du tissu de vivre. Inversement, je ressens une forme de pauvreté devant le peu de souvenirs que j’ai, comme si ces talents, ces pièces d’or, étaient perdues. Sans doute sont elles enfouies trop profondément ; c’est pour lutter contre la voracité de l’oubli que je pense parfois à entamer une psychanalyse, pour ritualiser l’entretien de ma mémoire, m’obliger à sonder sa profondeur et son obscurité. – Il est encore loin d’être achevé, « l’édifice immense du souvenir » !

En relisant récemment L’Odyssée, je fus ému par la figure de Télémaque, dont les aventures occupent bien le premier quart du livre. Télémaque n’est pas sûr d’être le fils d’Ulysse, il n’a pas connu son père, il ne connaît que la légende qui l’entoure. Au vieillard (Athéna déguisée) qui lui demande s’il est bien le fils du divin Ulysse, celui-ci répond :

« Oui ! je vais, étranger, te répondre en toute franchise :
ma mère dit que je suis bien son fils, mais moi,
je n’en sais rien : l’enfant, tout seul, ne reconnaît pas son père…
Ah ! certes, je préfèrerais me savoir l’heureux fils
d’un homme qui pourrait vieillir parmi ses biens !
Or, de tous les mortels, le moins favorisé du Sort,
voilà, puisque tu veux savoir, celui qu’on dit mon père… »

(trad. Ph. Jaccottet)

C’est grâce aux encouragements de la bienveillante Athéna qu’il se décide à quitter Ithaque, non seulement pour prendre des nouvelles d’Ulysse, mais surtout pour savoir s’il est vraiment son fils, s’il est digne de l’héritage de force et de ruse qui lui incombe. Télémaque est d’abord le fils d’une légende, d’un récit, avant d’être un être de chair, capable d’action et de décision. N’est-ce pas ce flou, cette incertitude qui l’empêche de régler lui-même la situation à Ithaque. Il pourrait, après tout, régler leur compte aux prétendants, Pénélope elle-même se rit de leurs avances en défaisant la nuit ce qu’elle a brodé le jour. Mais non, voilà notre jeune homme tout à fait incapable bien que révolté, comme paralysé par ce qu’on appellerait aujourd’hui un manque de confiance en soi. Va Télémaque, sur les traces de ton père, constater dans quelle étoffe tu es toi-même taillé !

Cette lecture m’a rappelé un épisode de mon adolescence. Lorsque j’eus quatorze, quinze ans, j’entrepris de dresser l’arbre généalogique de ma famille. Je récoltai donc tous les documents possibles auprès de mes parents et grands parents : livrets de famille, extraits d’actes de naissance, de décès ou de mariage. Puis je me mis en relation avec les mairies et les services d’archives départementales afin d’obtenir des documents plus anciens dont je recevais des photocopies. L’extrait d’acte de naissance de tel aïeul me livrait le nom de ses parents, ainsi que leurs lieu et date de naissance. Il me suffisait ensuite d’écrire à la ville en question pour obtenir les actes de naissance respectifs, et ainsi de suite. Il y avait quelque chose d’enfantin, bien sûr, dans cette démarche de collectionneur ; mais tout cela prenait une couleur magique, la foule des noms, le réseau des lieux et des dates me semblait une légende dont j’étais l’aboutissement. Je tirais une fierté intime de savoir que j’étais le fruit de mineurs nordistes, de marins bretons, de paysans creusois, de commerçants juifs parisiens, d’italiens… Comme si mon caractère devait être la synthèse de tous les leurs, comme si mon corps devait se souvenir de ce qu’ils ont enduré, vécu, leurs migrations, les climats et les paysages qu’ils avaient connus. Enfant de nul héros, je me construisais un Ulysse imaginaire, un manteau de légende à endosser. Que suis-je, que l’extrémité vivante d’une masse morte ; les pièces d’or que je cherche, sont-elle enfouies sous cette montagne de noms et de morts ?

One thought on “Télémaque et les pièces d’or

  1. Warmaster vendredi 14 août 2009 / 20:33

    Salut,

    Je lis souvent ton blog, et parfois avec intérêt, comme c’est le cas avec cet article.
    Son dernier paragraphe, où tu évoques tes aïeux, a d’ailleurs immédiatement ramené à mon souvenir une expression magique par sa puissance évocatrice. Je tiens à la mentionner car Barrès en est l’auteur, et, malheureusement, de nos jours, plus personne ne lit vraiment, avec toute l’intention qu’il mérite, cet auteur majeur de notre littérature moderne, et si représentatif du caractère français…
    Elle se trouve, cette expression, dans la longue lettre que Romerspacher écrit d’Allemagne à son ami Sturel, au début de L’Appel au soldat. Pour l’assurer qu’il ne se convertira pas à la civilisation alors ennemie, il jure à Sturel que, loin d’être pleinement séduit par une sorte de nuit de Walpurgis, il n’oublie pas « la longue suite des humbles qui vivent en lui. »
    Par le culte des morts, Barrès définissait ainsi la race d’un homme comme le creuset de ses ancêtres à l’humble destin.
    Méditer sur cette chaîne, se souvenir qu’un de nos aïeux fut le secret contemporain d’un Balzac, d’un Montaigne, d’un Rabelais, d’un Villon, et plus loin encore d’un Marc-Aurèle, ou d’un Tacite, a quelque chose de réconfortant. Plutôt qu’halluciner sur un arrière monde futur et faux, se lover dans ce passé humblement glorieux.

    Bien à toi,

    G

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