De l’absence au délice, notes sur « Le Cimetière marin » de Paul Valéry

Quelques mots d’admiration devant l’évidence d’un grand poème, mais surtout, à l’égard d’un poète que j’ai pris l’habitude de dédaigner. Il me serait plus facile de dire ce que je n’aime pas chez Valéry, ce qui m’irrite chez lui ou ce qui me déçoit ; mais je trouve l’exercice d’admiration plus intéressant, car plus difficile. Nul commentaire suivi, donc, mais quelques remarques sur certains mots qui résonnent longuement en moi.

Il faut, pour apprécier et comprendre tout à fait ce poème, être perché sur un promontoire rocheux, quelque balcon naturel qui domine la mer et se laisser patiemment travailler par le spectacle de la mer étincelante un jour d’été, se laisser totalement annuler par lui. Après tout, ce poème ne parle de rien d’autre que du maillage de lumière à la surface de la mer énorme et calme, du désir de s’y dissiper en sa propre essence.

O récompense après une pensée,
Qu’un long repos face au calme des dieux.

Voilà les mots que ma mémoire m’a d’abord rappelés. Repos : douceur, délassement, dénouement. Toute une vie d’efforts, d’obsessions et de censures, de craintes et de hontes, voilà que tout cela se résout, se brise contre la roche de l’éternité, se dénoue dans la lumière qui est la pure parole de l’être. Tout cela, que Valéry résume ainsi : une pensée. Je me prends d’affection pour ce poète qui ne voit sa vie que comme un long effort, une inflexible tension, une parturition solennelle et douloureuse, qui ne conçoit son être que ramassé dans le seul vœu d’œuvrer, sa vie comme l’abolition de soi sur l’autel du sublime, de la pureté. – Mais ma mémoire m’a trompé : il ne s’agit pas d’un repos mais d’« un long regard sur le calme des dieux ». Au delà même du délassement, la conscience en paix abouchée à jamais à la lumière, dédiée, vouée, aliénée à la persistance d’un scintillement.

Poème de l’apothéose, de la contemplation, de la métamorphose, de la dissipation de soi, « Le Cimetière marin » aurait presque pu être écrit par Keats :

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence,
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée.

Un instant je l’ai lu comme la sublime traduction d’une ode inexistante de Keats. Mais le poète anglais aurait insisté sur l’incandescence du corps qui se fait lumière, sur l’abandon de soi, la défaillance de la conscience sous le poids de la vision. Le fruit offre à Valéry le détour d’une image rhétorique : le fruit annulé en la dégustation, accompli en son annulation, n’exprime au fond que le désir de retrouver son essence propre, d’accomplir la cause finale au terme d’une dialectique dont le corps n’est que la phase intermédiaire, et cette « fumée » l’apothéose. Oui, un détour rhétorique, mais cette concession verbale à la sensualité me touche vraiment, chez un poète par ailleurs maladivement obsédé par la pureté, ce que je ressens presque toujours comme une froideur, une rigidité d’esprit, un refus du corps. « Ma future fumée », « l’écho de ma grandeur interne » : « Le Cimetière marin » est un tombeau de soi-même, l’expression d’un profond désir d’être jugé, l’appel d’une voix future qui viendra sanctionner son effort, opérer le partage entre lumière et l’ombre. Un poème de l’œuvre accomplie, du travail fait : ce dont Keats n’a proprement rien à faire, seule l’expérience présente compte pour lui. Valéry attend un jugement dernier :

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !… mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

« Les torches du solstice », l’éclairage final, suprême, le jugement absolu à l’heure du basculement de la vie dans la mort. Que restera-t-il de mon patient travail, de mon obstination, de mon vœu pur ? C’est de Mallarmé que j’entends l’écho ici : l’image du solstice me rappelle celle du drame solaire, si présente chez l’auteur du « Toast funèbre » ou du « Sonnet en –yx ». Dans le poème en hommage à Gautier, justement, on retrouve cette image du soleil couchant, dont un rayon se reflète sur le « carreau » funèbre, et « retourne vers les feux du pur soleil mortel ». Chatoiement de la gloire qui se sépare du corps, se détache, s’isole. Voilà ce qu’attend Valéry, c’est cela sa « future fumée », « l’écho de sa grandeur interne ». Mais il y a une forte dimension de jugement, la mort doit prononcer un verdict, une sanction ; voilà le poète acculé à avouer sa part d’ombre, et quelle sage soumission, quelle impavidité devant la puissance solaire. Mais quoi, n’a-t-il pas plus peur que cela ?

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…

C’est là tout ce que Valéry concède à la panique qui doit saisir l’homme au seuil de la mort, quand l’heure du bilan approche. Qu’est-ce donc que cette « Tête complète », que ce « parfait diadème » de Midi : pas un dieu, pas Dieu, encore moins le Christ, bien que le mot « salut », absent, semble le travailler. Quelque chose comme l’esprit rassemblé, l’ordre des choses compris dans sa pureté, l’idée de pureté, la belle structure de l’être, la représentation transparente, claire et paisible de sa complexité. Un grand arbre spirituel, aux ramures de lumière. J’ignore, en fait, de quoi Valéry se sent le défaut. Je veux entendre dans ces quelques mots l’expression d’une haine de soi dont la poésie s’est souvent faite l’exploratrice, écho faible bien sûr, mais enfin, détermination négative de soi. Un faux accord dans la divine symphonie ? le son d’une cloche fêlée ? Sans doute je veux y entendre plus qu’il n’y a, sans doute est-ce excessif de lire ici plus qu’une célébration en creux de la pureté de l’esprit rassemblé. Je veux y voir une concession à la haine de soi, ainsi le ver à qui le poète « vit d’appartenir ». Oui, une concession : je crois que ce mot résume bien ce que j’aime dans ce poème, les concessions.

Dernière des concessions qui m’émeuvent dans ce poème : le décasyllabe. Une concession faite à l’impair, puisqu’il peut se découper en deux fois cinq syllabes ; plus souvent, c’est une concession faite au déséquilibre, puisque la césure intervient après la quatrième ou la sixième syllabe. Bref, c’est une manière d’échapper à l’alexandrin, à sa symétrie, sa perfection, sa clôture rassurante. Le décasyllabe est comme un alexandrin inachevé, amputé de deux syllabes ; pas aussi vertigineux et troublant que l’énnéasyllabe ou l’hendécasyllabe, son dire est calme et posé. Il me semble propice à faire entendre quelque chose comme la vibration de la voix humaine, dont la beauté a été si bien décrite par le poète dans des lignes célèbres consacrées à Mallarmé. Le décasyllabe permet de ne pas tomber dans la mégalomanie, il rend sensible une économie du dire, une restriction de la parole, un salubre essoufflement, une censure de ce qui, sinon, aurait égaré cette voix dans la célébration de soi – déjà bien présente.

2 thoughts on “De l’absence au délice, notes sur « Le Cimetière marin » de Paul Valéry

  1. Irène lundi 3 août 2009 / 17:43

    Ces vers sur le fruit correspondent bien pour moi au désir (mallarméen aussi, dans une moindre mesure) de concilier savoir et saveur.

  2. solko samedi 5 septembre 2009 / 12:30

    Merci pour ce très beau billet.
    Je ne connais aucun autre poète qui, décrivant aussi majestueusement le site où il sera inhumé, est parvenu à donner au cimetière en question le nom même de son poème.

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