Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann

lievrepatLa critique s’est empressée de saluer l’ouvrage, que distinguent tant de qualités ; je me contenterai de quelques remarques désordonnées sur un livre passionnant que je dévore durant les rares moments de libre que me laisse mon boulot d’été. C’est donc arrivé non à la fin mais à un peu plus de la moitié de l’ouvrage que je décide de vous faire part de mon enthousiasme.

Il aura fallu de longues années à au réalisateur de Shoah pour nous offrir ce récit de vie, de vies voudrais-je même dire, tant on est fasciné par le nombre et la diversité des expériences qui l’ont nouri. On sera d’emblée fasciné par la fluidité de l’écriture et sa précision ; nul pesant souci de style, mais une parole vivante, consciente, fougueuse. Les premières lignes nous aspirent et l’on tourne passionnément les pages, emporté que l’on est dans le torrent de souvenirs et de réflexions de Lanzmann. Il serait faux de dire que la plume s’abandonne au flux désordonné de l’anamnèse, le livre est très bien construit, les chapitres bien découpés.

Les années de résistance, les études, les rencontres décisives, les amitiés, le travail d’écriture et de création, mais aussi un nombre incalculable de détails anecdotiques que nous livre l’auteur avec la même générosité : les crises de priapisme de Francis Ponge, les affaires de cœur de la sœur de Lanzmann avec Deleuze, Claude Roy ou Rezvani, des réflexions passionnantes sur sa judéité, la littérature ou la peine de mort, tout un esprit qui s’examine, s’amende parfois avec sévérité, et qui à d’autres moments ne laisse pas de souligner sa grandeur… Mais soit, il serait déplacé d’en vouloir à Claude Lanzmann pour ces deux ou trois phrases d’autosatisfaction assumée ! Et bien sûr, la longue et profonde relation avec Sartre et le Castor, les vacances qu’ils ont passées ensemble, leurs discussions et leurs prises de bec, le vœu maladif d’indépendance du premier, le caractère colérique de la seconde, bien que toujours disposée à écouter les autres avec patience et compréhension. Lanzmann fait le portrait d’un Sartre généreux, certes intransigeant, mais ouvert et chaleureux. Enfin, tout ce au’il écrit à propos de sa judéité, l’angoisse, enfant, d’être un mauvais juif, la première venue en Israël, le choix délibéré de ne pas se mettre aux études talmudiques afin de garder ce mystère qu’il sentait en lui et qui a été la condition nécessaire à son travail de cinéaste. A un rabbin qui lui suggère de se mettre à l’étude : « je n’aurais jamais pu consacrer douze ans de ma vie à accomplir une œuvre comme Shoah si j’avais été moi-même déporté. Ce sont là des mystères, ce n’en sont peut-être pas. Il n’y a pas de création véritable sans opacité, le créateur n’a pas à être transparent à soi-même. » (p 243)

Encore, les voyages en Corée du Nord, sa brève mais passionnelle aventure interdite avec une infirmière rencontrée là-bas, les articles pour Elle, et bien sûr Les Temps modernes… un livre irrésumable et passionnant, plein de vigueur, écrit par un homme arrivé à l’automne de sa vie, et prêt à en vivre encore cent !

PS du 2 août. Cela fait quelques jours que j’ai fini l’ouvrage, n’ayant passé aucune des 546 pages ; il faut tout de même évoquer ici les années dédiées à la réalisation de Shoah, la conversion à un projet qu’on lui mit entre les mains, les années d’enquête, de documentation, les entrevues avec d’anciens nazis, des survivants, des témoins qu’il a fallu trouver au bout du monde. Le combat qu’il a fallu mener, les ruses et les mensonges pour faire aboutir un projet dont l’ampleur et l’ambition semblait inassumable, pour trouver des fonds et convaincre, sans cesse, ceux qui prêchaient le découragement ; la singularité d’un projet cinématographique, l’intelligence de Lanzmann par rapport aux images, ses réflexions intéressantes sur La Liste de Schindler, Nuit et Brouillard ou Les Bienveillantes. Et les déboires qui suivirent la sortie du film, très critiqué dans la Pologne de Jaruzelski, les réactions mitigées, et bien sûr l’enthousiasme. Tout cela pour achever un livre, je le répète, passionnant. – Seul bémol, la dernière page est un peu courte, peut-être aurait-on aimé une méditation finale un peu plus poussée, un peu plus longue, l’ouvrage se clôt un peu brutalement.

*

Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, 25 €, 546 p.

Claude Lanzmann présente son livre sur France2.fr

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