Echapper à la psychanalyse, Didier Eribon

Didier Eribon, auteur entre autres d’une passionnante biographie de Michel Foucault (Flammarion, 1989), est aussi l’auteur des Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999), ainsi que d’autres ouvrages sur la culture gay & lesbienne. Dans Echapper à la psychanalyse (2005), il propose une critique radicale de l’arrogance normative de la psychanalyse, de son homophobie inavouée.

C’est Lacan qui en prend pour son grade, dont Eribon cite des passages où le psychanalyste français affirme la normalité fondamentale de la structure de couple hétérosexuel, à laquelle toute relation doit aboutir ; les homosexuels sont des pervers. Lacan, écrit Didier Eribon, reste  marqué par l’idéologie clinique des années 20, celles de sa formation ; le tournant linguistique lui aura simplement permis de donner des vêtements neufs à une vieille pensée réactionnaire vaguement catholique. Je me vois obligé d’admettre cette lecture de Lacan, n’ayant pas assez fréquenté ses écrits pour juger du point de vue. Ce qui n’enlève rien à l’aspect extrêmement stimulant de la critique, qui nous renvoie encore une fois à la structuration éminemment androcentrique de nos sociétés, à la caducité de la normalité hétérosexuelle, à notre impossibilité d’accepter de nouvelles formes de relations subjectives. Inventer de nouvelles identités, voilà peut-être le mot-clé d’Eribon. Stimulante, vibrante même, cette pensée qui confronte l’hétérosexualité à ses limites, à son illusion de nature. Politiquement, il ne s’agit pas d’être tolérant – ce qui reste finalement un mouvement de gentille condescendance de la part d’une société qui reste convaincue de la supériorité de la norme sociale qu’elle incarne – mais de balayer jusqu’à la certitude intime qu’on a d’être légitimé par une loi naturelle. La place des homosexuels dans la société semble pouvoir n’évoluer qu’au prix de cette mise en danger de soi ; tant qu’on demandera à des psychiatres ou des psychanalystes s’ils jugent envisageable qu’un couple homosexuel adopte un enfant, on continuera d’affirmer leur identité comme marginale, problématique, anormale, sujette à une objectivation scientifique. Pour aller plus loin, je conseille de visiter le site de Didier Eribon, notamment le texte intitulé « L’inconscient des psychanalystes au miroir de l’homosexualité » (1999), et un entretien dans L’Humanité (2004) : « Défaire la norme hétérosexuelle qui organise le droit ».

Contre Lacan, Barthes et ses Fragments d’un discours amoureux, dont Eribon rappelle l’ambition : faire entendre la parole amoureuse, lui rendre sa liberté, l’affirmer en dépit de la doxa qui la ridiculise, en opposition au discours psychanalytique qui ne le traite que comme symptôme. Affirmer le discours amoureux, cette sentimentalité parfois triviale : « On a donc substitué à la description du discours amoureux sa simulation, et l’on a rendu à ce discours sa personne fondamentale qui est le je, de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse. »(FDA, p. 29). Eribon commente : « Affirmer le discours amoureux, c’est donc résister à l’interprétation, mettre à distance les codes interprétatifs et les savoirs, qui les instituent et les font fonctionner. Affirmer l’amour, pour Barthes, revient à repousser la psychanalyse sans chercher à lui substituer une autre théorie, de quelque registre qu’elle soit. » (p. 44). Cette prise de distance avec la psychanalyse trouve sa place toute naturelle alors que Foucault, dans La Volonté de savoir, interprète le geste freudien de libération de la parole comme une autre manifestation, la dernière métamorphose d’un dispositif enjoignant à parler de sexe ; de même Deleuze et Guattari, avec leur Anti-Œdipe entendaient discréditer définitivement le schéma théorique œdipien auquel la psychanalyse ne sait qu’assigner et réduire ses patients. C’est de toutes parts une volonté d’échapper à la transcendance de l’Ordre Symbolique. Et pour Barthes le désir de rendre au sentiment amoureux sa mobilité, sa fébrilité, sa créativité. Dans ce sillage, le livre d’Eribon est un « manifeste » pour penser l’amour, autrement que la psychanalyse qui ne le considère en gros que comme un symptôme.

Après quelques pages consacrées au « neutre » selon Roland Barthes, et aux considérations de Foucault sur la nécessité ou pas d’avoir un sexe déterminé, Didier Eribon appelle à un rejet total de la psychanalyse, bornée selon lui à tout arraisonner à sa théorie, à la sacro-sainte différence des sexes, à la transcendance de l’ordre symbolique. Il est selon lui « plus efficace et plus productif […] De se défaire de l’évidence avec laquelle [les notions-clés de la psychanalyse] se présentent à nous et qui a été gravée dans nos têtes par l’inculcation culturelle dont elles font l’objet. De les rejeter totalement, ainsi que le régime de pensée qu’elles définissent, délimitent et imposent, et dans lequel on reste nécessairement piégé tant qu’on en accepte les termes et, avec eux, la conception du psychisme à laquelle ces termes sont intrinsèquement liés. » Condamnation sans appel : « En tout cas, je crois qu’il nous faut choisir : c’est Freud (Lacan) ou Foucault. »

« On ne peut pas purifier ces notions de leur contenu hétérosexistes, fondées sur des structures sociales et cognitives hétérosexistes. » Le point de vue d’Eribon, on ne l’oublie pas, est celui du défenseur d’une pensée nouvelle de l’homosexualité, et ce rejet en bloc de la psychanalyse s’en trouve d’autant plus légitimé. Plus encore que la théorie psychanalytique, c’est le pouvoir et la violence conséquente qu’elle exerce, les signes d’un orgueil qu’elle tire de sa scientificité, ou de ses prétentions de scientificité. Ce que rejette Eribon, me semble-t-il, c’est la prétention normative de la psychanalyse, qui n’est fondée que sur un vieux rêve positiviste ; sur le rêve qu’il y a un comportement social sain. Didier Eribon, avec Barthes et Foucault, propose une politique des différences, « sans autre programme que celui qui consiste à vouloir faire proliférer les différences et donc les libertés et les possibilités ». De nouvelles subjectivations, des « expérimentations » identitaires, qui donnerait, pour reprendre la belle formule d’Edouard Glissant définissant sa politique de la relation « un pur chatoiement des différences ».

*

Oui mais…

Cette réflexion est passionnante, car elle veut casser la prétention absolue de la psychanalyse, et nous offre un peu d’air frais. Il y a quelque chose de terroriste dans la théorie psychanalytique ; on n’y vit plus que comme incarnation maladive d’un schème symbolique. Sa puissance herméneutique terrasse potentiellement toutes les identités. Complètement inculte en matière de théorique queer, de pensée gay ou LGBT, l’hétéro que je suis demeure fasciné par cette remise en question de la valeur absolue des schémas psychiques dans lesquels on a l’habitude de se reconnaître. Cette mise en danger me semble salutaire pour la société. On comprendra sans doute un jour qu’il était aussi ridicule de mettre à l’écart les homosexuels d’après des principes scientifiques qu’il était ridicule de dire que les Noirs n’avaient pas d’âme selon d’obscurs critères culturels. Et si toute cette scientificité n’allait pas, dans quelques siècles, passer comme un trait historique assez drôle, et bien heureusement effacé des mentalités.

Je voudrais tenter cependant de « sauver la psychanalyse », ou de lui offrir une porte de sortie, une chance de se métamorphoser, de se réinventer.  En ce qui me concerne, ce qui m’a toujours attiré dans la psychanalyse, ce n’est pas la théorie elle-même, l’établissement de schémas symboliques permettant de comprendre la formation des identités, mais l’écoute psychanalytique. Oui, je sais, Foucault, La Volonté de savoir, l’illusion d’une « libération de la parole », et au final la vieille tradition de l’aveu, de la confession, le pouvoir psychiatrique… Une question d’abord, dans la perspective critique d’Eribon, quid de la dimension curative de l’analyse ? N’oublions pas que Freud cherchait à traiter les hystériques, des patients qui venaient le voir pour résoudre un grave problème, un malaise, se libérer d’un symptôme. Et qu’avant l’établissement d’un dispositif d’écoute : le divan, la position relative de l’analyste, il y a la découverte d’une parole humaine, d’un flot inconnu, d’une densité, d’une profondeur et d’une complexité propre. Ce n’est qu’ensuite que Freud élabore des règles pour l’écoute, une méthode d’investigation ; tout est rattrapé par le vœu de fonder scientifiquement la démarche, tout se structure, une théorie et une pratique. La libération de la parole n’est plus possible, puisque tout est organisé pour que l’on parle ; nous-mêmes, patients, connaisseurs à tout le moins d’une vulgate psychanalytique, on y va pour parler, pour retrouver cette injonction, s’y soumettre, et rechercher les effets de cette libération. C’est là que Foucault intervient, relevant la perversion du système. Mais n’y a-t-il pas eu ce moment, cette seconde extraordinaire où une parole s’exprimait, où tout un corps noué, une condensation de frustrations, de désirs bridés, d’aspirations, de rêves et de hontes, où tout cela a frémi doublement, d’horreur d’abord, prenant conscience de l’énormité morale que cela demandait de traiter, et de joie aussi, sentant le bienfait de cette libération, et s’égarant dans le rêve de n’être plus qu’un flot langagier. L’extériorisation que permet la parole humaine, quand elle se fait retour sur soi, offre la chance me semble-t-il, d’arriver à la conscience de soi. Et si la psychanalyse avait une voie de salut en se réinventant comme technique d’aide à la prise de conscience de soi ; au lieu d’arraisonner les individus à des schèmes qu’elle a aveuglément élaborés, sans être lucide sur les déterminations idéologiques qui les structurent, elle serait le moyen de pousser chacun à la formulation de son histoire. Il s’agirait pour chacun de ressaisir son histoire dans sa parole ; et si des schèmes symboliques peuvent aider, alors pourquoi pas, mais alors comme une carte de repérage, en ayant conscience qu’il existe une différence entre la représentation plane d’un terrain et sa réalité, les aspérités, les pierres, le faible éclairage au crépuscule, les sables mouvants, etc… Il faudrait, en gros, qu’une créativité, qu’une imagination permette cette conscience de soi, de vivre son histoire autrement que comme une suite de névroses.

Envoi

Vous l’aurez compris, c’est la poésie qui revient à la charge, la poésie comme écoute critique de son intériorité, comme vœu de connaissance de soi. Traduire le livre I du Prélude de Wordsworth a été une expérience très enrichissante, car je fus plongé au cœur d’une vaste entreprise de conscience de soi. Les longues laisses de Wordsworth ont quelque chose d’un flot de parole, et c’est au sein des contradictions, quand seulement il les a formulées, qu’il se tourne avec lucidité vers son enfance, qu’il y trouve une matière propice à retrouver des certitudes fondamentales, inaltérables pour l’avenir, une autorité nouvelle et encourageante pour sa carrière de poète. Fi de la théorie psychanalytique, la poésie a suffi. Alors bien sûr, tout le monde n’est pas Wordsworth, mais les grands gestes poétiques ont quelque chose à nous dire, et à offrir à la psychanalyse : lui rappeler qu’elle s’est constituée avec l’attention à une parole humaine. Remettre au centre des préoccupations cette parole humaine, l’aider à prendre conscience de soi et à s’affranchir, voilà ce qui me semble être un salut possible pour la psychanalyse. Dans le sillage de Foucault, Eribon critique la croyance qu’a la psychanalyse qu’il existe une vérité humaine, à laquelle il faudrait ramener les sujets. Acceptons au contraire que chacun puisse fonder sa vérité, inventer conscienceusement la légende de son identité.

*

Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Editions Léo Scheer, 2005, 96 p., 15 €

Le site personnel de Didier Eribon

leslivres

 

2 thoughts on “Echapper à la psychanalyse, Didier Eribon

  1. Brogly Marie samedi 4 juillet 2009 / 11:41

    Article passionnant, et très bien vu aussi pour la relève possible de la psychanalyse. C’est la même chose qui m’y fascine, l’écoute.
    L’écoute de ce qui se dit sous les mots, au risque de parfois ne plus rien vouloir dire, ne plus rien oser dire. Le risque parfois de trop bien savoir ce qui se dit et s’entend sous les mots, et en user comme une arme, prétendant toujours « ne pas avoir voulu dire cela », quoique ce soit un excuse à laquelle on est bien en peine de croire soi-même…

    Sur ce point précis, je recommanderai la courte pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui ou pour un non », qui a complètement boulversé ma façon de percevoir le langage à l’époque où je l’ai lu.

  2. Amaury dimanche 5 juillet 2009 / 22:12

    En parlant d’Eribon, de Foucault et de l’homosexualité, je conseille cette récente conférence donnée par Paul Veyne et Didier Eribon à la Bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon, enregistrée et reproduite dans sa version audio ici : http://www.morbleu.com/une-sociologie-foucaldienne-est-elle-possible/
    Les 30 premières minutes abordent précisément l’homosexualité comme matrice de l’oeuvre foucaldienne, c’est-à-dire d’une souffrance et d’une réflexion constantes face à l’exclusion. Eribon insiste sur l’inanité des discours psychiatrique/psychanalytique et en restitue la critique foucaldienne.
    En dehors d’une réflexion sur la question gay, on en apprend beaucoup (c’est-à-dire plus que dans leurs biographies respectives à lui consacrées) sur Foucault l’homme.
    En prime quelques saillies de Veyne, toujours aussi vif, et dont je retiens deux remarques surtout, en rapport avec la séduction qu’exerce l’oeuvre :
    « Les lecteurs parfaitement hétérosexuels (…) sentaient quand même qu’il y avait (…) quelque chose d’autobiographique, une confession masquée » ;
    « il y a dans ce style une magie ».

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