Trois notes sur Yves Bonnefoy

Approfondir le manque et le tourment

Dans la préface qu’il leur consacre en 1955, Bonnefoy qualifie les Fleurs du mal de « livre quasi sacré », puis en vient à écrire que « Notre désir de transcendance y a trouvé son inquiet repos. » (L’Improbable, p. 39) Il y a une grave et éloquente solennité dans les premiers textes de Bonnefoy, la mise en place d’un esprit, d’une lutte, la préparation d’un destin. D’où, sans doute, l’oxymore frappant : « inquiet repos » : l’inquiétude est non seulement un état d’alerte, mais un choix éthique, Bonnefoy veut tirer la poésie du côté de l’intranquillité. C’est tout le sens de l’épigraphe de L’Improbable : « A un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l’obscur, qui tienne les clartés pour nuées toujours déchirables. » En somme un refus de la paix, un goût du désastre. Serait-ce abusif de dire qu’il y a un choix là où d’autres poètes (Baudelaire, Jouve) affrontaient / consentaient à un désastre qu’ils ne pouvaient éviter ? De se doter d’une conscience malheureuse pour combattre le risque d’une conscience heureuse, d’un mensonge. Refuser la simplicité du bonheur, affronter la nuit, se livrer en pâture aux contradictions, à la faim, exciter l’appétit de mort. Toute une négativité qui prouvera la valeur de la poésie, qui se fera pour la parole poétique le théâtre d’une véridiction qui emprunte à l’épreuve, à l’ordalie.

Comme si la pensée de Bonnefoy était avant tout structurée par le profil d’un mensonge contre lequel il faut lutter, la poésie étant la prise en charge de cette lutte, qui se distingue par son refus de la quiétude. Un choix préside à l’entreprise poétique et intellectuelle, refus d’une pratique et délimitation d’un champ d’action. Ce qui mène à une certaine pensée de la poésie : un dedans et un dehors. Une manière de se positionner dans le champ littéraire.

On trouve le même vœu d’aggravation, ce goût du désastre et de la ruine chez Jacques Dupin, qui réactive, comme le dit Bonnefoy à propos de Baudelaire, la dimension sacrificielle de la poésie :

Expérience sans mesure, excédante, inexpiable, la poésie ne comble pas mais au contraire approfondit toujours davantage le manque et le tourment qui la suscitent. Et ce n’est pas pour qu’elle triomphe mais pour qu’elle s’abîme avec lui, avant de consommer un divorce fécond, que le poète marche à sa perte entière, d’un pied sûr.[…]

Jacques Dupin, L’embrasure, « Moraines », Gallimard, 1969

Poétique de la ruine, du ruiner (Anti-Platon) ; jusqu’à une célébration de la ruine, portée en gloire : « Et je t’ai vue te rompre et jouir d’être morte » dès l’ouverture Douve.

*

Inventer sa légende

Dès les Entretiens sur la poésie, c’est-à-dire à partir des années 70, Yves Bonnefoy est amené à parler de son parcours, de ses années de formation. Un récit se construit, et, malgré lui, il contribue à l’élaboration d’une légende pour son œuvre et pour l’auteur qu’il est. Le contact avec les surréalistes, ainsi que la prise de distance avec certaines pratiques, certains points de vue, avec l’orthodoxie de Breton, tout cela constitue bien sûr les éléments d’une évolution de la pensée, mais influence aussi notre perception de l’œuvre. L’œuvre, d’un coup, se dote d’un discours qui explique ses origines, ses premiers mouvements ; elle se donne un sens, elle écrit son histoire, elle s’invente une biographie. Il convient d’étudier cet acte d’herméneutique seconde (A. Buchs). Yves Bonnefoy propose le concept de biographie d’une œuvre, on pourrait en retour désigner ce geste réflexif comme une autobiographie de l’œuvre.

Il existe un imperceptible moment où la fixation scripturale d’une réponse ou d’un autocommentaire les arrache à leurs circonstances ; les propos s’abandonnant alors dans la masse textuelle de l’œuvre, s’y déposant naturellement comme une nouvelle strate, approfondissant la discursivité de l’œuvre. Dans le cas d’Yves Bonnefoy, cette nouvelle strate n’est pas si différente des précédentes dans la mesure où la poésie est selon lui un acte critique, un acte de lucidité, de retour sur soi. C’est le moment où se confondent sous la même signature les différents ego qui composent la fonction auteur, pour reprendre l’analyse de Michel Foucault.  Par ailleurs, cette démarche est l’expression la plus manifeste d’un processus sans cesse à l’œuvre dans les textes de Bonnefoy, de structuration du discours, d’élaboration.

*

Hegel malgré tout ?

L’auteur, c’est ce qui permet de surmonter les contradictions qui peuvent se déployer dans une série de textes : il doit bien y avoir – à un certain niveau de sa pensée ou de son désir, de sa conscience ou de son inconscience – un jour à partir duquel les contradictions se résolvent, les éléments incompatibles s’enchaînant finalement les uns aux autres ou s’organisant autour d’une contradiction fondamentale ou originaire.

Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur ?

On a du mal à ne pas distinguer dans ces lignes une forme de dérision à l’égard de la critique littéraire, de sa tendance hagiographique. Sans doute il rêverait qu’on cesse définitivement de chercher la cohérence d’un corpus, de cette œuvre dont les limites et l’étendue sont si difficile à définir – lui qui écrivait « pour n’avoir plus de visage » ; que la critique littéraire ne soit plus la considération globale d’une œuvre, mais l’observation des surgissements, des sursauts, des événements. Cet acharnement à trouver un « jour » favorable, un angle d’observation final, n’est-ce pas, après tout, une sale manie ? J’entends dans ces lignes, certes implicitement, le refus de tentatives comme celles de Bonnefoy, ces biographies d’œuvre. L’expression aurait trahi trop de naïveté pour le philosophe, qui a décrédibilisé les travaux biographiques et remis en question la notion d’œuvre. Les essais de Bonnefoy décrivent des projets de conscience qu’il ordonne avec une dialectique ; il y a malgré tout, obliquement, ironiquement, une allégeance à une/la Phénoménologie de l’esprit. Foucault, on le sait, s’est posé la question : comment échapper à Hegel ? Un souci, une angoisse qui affleure dans les dernières pages de L’Ordre du discours, à l’occasion de l’hommage vibrant rendu à feu Jean Hippolyte.

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