Critique, vérité, subjectivité

Le blues de l’universitaire… Assailli parfois par un accès de relativisme, et convaincu que chaque époque livre sa lecture d’une oeuvre, irrémédiablement déterminée qu’elle est par  une certaine idée de la vérité et du sens, par tout un corps donné, historiquement construit, de prescriptions méthodiques et herméneutiques, j’en viens à penser parfois que l’acte critique est vain. A quoi bon proposer maintenant un nouveau commentaire ? Quelle audace de croire qu’un peu de sens peut encore être dévoilé, puisque, logiquement, c’est toujours la même vérité que l’on cherche à dire. Michel Foucault décrit brillamment ce paradoxe du commentaire :

[…] le commentaire n’a pour rôle, quelles que soient les techniques mises en œuvre, que dire enfin ce qui était articulé silencieusement là-bas. Il doit, selon un paradoxe qu’il déplace toujours mais auquel il n’échappe jamais, dire pour la première fois ce qui cependant avait été déjà dit et répéter inlassablement ce qui pourtant n’avait jamais été dit. Le moutonnement infini des commentaires est travaillé de l’intérieur par le rêve d’une répétition masquée : à son horizon, il n’y a peut-être rien d’autre que ce qui était à son point de départ, la simple récitation. […] Le nouveau n’est pas dans ce qui est dit, mais dans l’événement de son retour.

L’Ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 27-28

Oui, c’est surtout pour la langue de Foucault que je cite ces lignes !  – Bref, on n’en aura jamais fini de répéter la vérité du texte. D’ajouter à la somme des commentaires produits une nouvelle strate, qui pourrait bien n’être que le reflet, dans l’œuvre, des prétentions scientifiques et des ambitions herméneutiques de notre époque. Voilà pourquoi il me semble capital, lorsqu’on est confronté à une lecture d’œuvre, de se souvenir que c’est toujours le travail d’une subjectivité que nous avons en face de nous. Qu’elle peut bien être animée par un désir, voire, une prétention de vérité, il faut être lucide sur ce qui organise et légitime cette prétention. De même, il est passionnant d’étudier une subjectivité critique ; il importe moins alors de savoir, par exemple, ce que Baudelaire veut dire sur Delacroix, son avis, sa thèse, que de chercher à replacer ce jugement dans le grand geste baudelairien. J’ai toujours aimé ces critiques imparfaites, passionnées, totalement partiales ; j’adore lire Elie Faure, que les historiens d’art, sans doute, doivent considérer avec une respectueuse condescendance, car sa langue est belle et son goût indiscutable, mais ce n’est pas vraiment un historien. Oh, j’exagère sans doute le mépris des vrais historiens de l’art, et je pense que le formalisme d’Elie Faure doit être quand même respecté. Mais quelle belle aventure que L’Histoire de l’art, quel trajet pour cette subjectivité passionnée. Il invente ses cathédrales françaises, son Rembrandt, son Rubens. Pourquoi pas ? Le projet de thèse que j’essaye d’élaborer sur Bonnefoy va dans ce sens : il importe moins de savoir quelle est l’apport critique de Bonnefoy sur tel ou tel auteur, mais plutôt de chercher quelles sont les obsessions qui travaillent cette subjectivité critique, quels mécanismes de jugement se mettent en place, quelles logiques d’écriture se développent. Quelles lois, si je puis dire, régissent le fonctionnement de cet art critique ? Bonnefoy, d’une certaine manière, invente son Baudelaire, son Rimbaud.

Sortira-t-on jamais du paradoxe décrit par Foucault ? A tout le moins, peut-on tenter d’être lucide sur nos fascinations. C’est cela sans doute qui nous sauvera, d’être sensible à la faiblesse de notre prétention à la vérité, de voir jusqu’à quel point des raisons personnelles, intimes, obscures, déterminent notre passion de l’art, notre goût de la poésie, et surtout, notre envie de critique. Et puis je crois que nous apprendrons toujours plus d’une page du Contre Sainte Beuve que des sommes universitaires. Eh bien, voilà une conclusion assez positive à mon accès de découragement !

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