Le sang des morts, fragments d’une nouvelle inachevée

Je livre ici des fragments d’une nouvelle que je n’ai pas achevée. Ce sont deux monologues, de deux personnages sans nom dans un lieu imaginaire. Deux voix, donc, que devaient rattraper pour jamais la mémoire et le souci des morts. On me reprochera sans doute une certaine raideur du style, un classicisme peut-être un peu ronflant (n’est pas Yourcenar qui veut), un usage maniaque du point-virgule, et ici ou là des incohérences. Mais enfin, voilà :

*

LE SOLDAT

Je fus un bon soldat : endurant, déterminé, impitoyable. Les généraux ont toujours apprécié ma discipline et mon obéissance, les interminables campagnes ne m’ont jamais découragé, l’injustice des chefs ne m’a jamais poussé à la mutinerie. Comme bien d’autres, le souvenir des triomphes et des fastueuses cérémonies publiques avait nourri en moi l’espoir des distinctions, m’encourageant à continuer une vie difficile et misérable. Je me suis vite rompu à la fréquentation de la mort, à la vue des champs parsemés de corps pourrissants et à l’odeur écoeurante qui en émane, à la contingence de la vie ; j’ai vite cessé de déplorer la mort d’un camarade avec qui j’avais partagé la veille un peu d’eau fraîche ou un morceau de viande. Mais lorsque je transperçais la poitrine d’un ennemi, je sentais se rassembler dans mon bras l’énergie des défunts, ma force multipliée par celle de tous ceux de mon camp que j’avais vus tomber. – Et parfois j’ai laissé l’appétit du sang me troubler. J’ai aimé les hurlements des femmes violées, j’ai aimé maîtriser leurs corps faibles, j’ai joui d’un orgueil fou en voyant leurs yeux trembler.

Je tentai d’abord de me dégager du tas de corps entassés qui pesaient sur moi. Les forces me revenaient difficilement, je réussis tout de même à m’extirper au bout de quelques minutes. Mes muscles avaient commencé à se dessécher, ma gorge et ma bouche étaient pleines de sable. Il était cependant impossible de trouver de l’eau. Aucune oasis, aucune rivière. Les gourdes attachées aux ceinturons étaient toutes vides, l’eau qui s’en était échappée s’était déjà évaporée. J’hurlai le nom de certains camarades, personne ne répondit. Mes cris se dissipèrent dans l’immensité silencieuse du champ. Je me précipitai d’un corps à l’autre et les secouais dans l’espoir de trouver un compagnon vivant, mais tous étaient déjà rigides et froids. Leurs visages s’étaient figés dans une attitude de peur ou de douleur, leur peau avait bleui et commençait à être rongée par les insectes. Le soleil et le vent n’allaient pas tarder à accélérer la putréfaction de ces corps qui jonchaient le champ à perte de vue, et s’étaient vidés de leur sang. Des ruisseaux parcouraient tout le champ, se mêlaient les uns aux autres, formant çà et là des mares fumantes. Je n’eus d’autre recours que d’y tremper mes lèvres, mais ne pus pas même boire une seule gorgée. Ce n’était pas le liquide rouge qui jaillit vivement du corps quand on le sectionne, mais un jus noir, épais, recuit. Je voulus en vomir mais mon ventre était vide, et je crus bien que c’étaient mes viscères qui ressortaient par ma bouche. L’écoeurement finit de me réveiller de ma torpeur morbide et me donna la force nécessaire pour me relever et marcher. Le vent était fort et soulevait le sable, qui faisait un brouillard masquant l’horizon. Seul et sans repère, je commençai par suivre les quelques traces que le vent n’avait pas encore dissipées, puis continuai au hasard, craignant la rencontre d’une troupe ennemie. Je n’ai rencontré personne et tombai d’évanouissement ; je ne me souviens plus que du trouble qui gagnait peu à peu mon esprit, du sable qui fouettait violemment mes jambes et mon visage et de la difficulté de marcher contre le vent. Combien de temps suis-je ainsi resté étourdi sous le soleil ? je l’ignore. J’ignore aussi l’identité de celui qui m’a porté secours, et qui cependant me laissa au sommet de la Grande Montagne, où je m’éveillai un jour avec les premiers rayons du soleil.

J’eus à mon réveil le sentiment d’avoir vieilli : ma peau me sembla dure, ma chair rassise et mes muscles moins souples. J’avais perdu la rapidité et l’agilité qui faisaient ma force dans les combats, mon souffle était bien plus court qu’auparavant. Toutefois mon esprit était clair, aucun mauvais souvenir n’y affleurait, comme si mes années de service dans l’armée avaient été vécues dans lors d’une vie antérieure. La raison de ma présence au sommet de la Grande Montagne me parut un si grand mystère que je ne pus même pas en être étonné ; je me convertis en un instant magique à la réalité de mon destin, j’en embrassai les promesses. En voyant le désert s’étendre infiniment, quel que fût le côté où je portai mes yeux, je compris que ma vie était à jamais lié à ce lieu ; je n’étais pas moins prisonnier de cette terre sans limite que je l’eusse été d’un cachot étroit. Je compris que la terre brune des flancs de la montagne et du désert, qui me frappa par sa beauté quand la lumière du crépuscule vint la faire roussir, serait mon ultime lieu de résidence.

Le spectacle nocturne des constellations et des étoiles filantes a pour moi cessé d’être une source d’émerveillement. Je ne désire rien plus que de peu dormir. Chaque soir je monte sur le plateau le plus élevé de la grande montagne afin de profiter plus longtemps de la lueur du couchant ; puis je pars me coucher sur l’autre versant afin d’être le premier homme que les rayons du soleil viendront réveiller. Chaque nuit la mort vient peindre une de ses œuvres sur le mur infini de ma mémoire : l’extinction paisible d’un vieil empereur, celle, brutale, de l’espion empoisonné, la disparition d’un équipage avalé par les flots, ou sous l’impitoyable soleil l’agonie du gladiateur que le lion a laissé en sang. Chaque nuit j’entends leurs cris et je les vois lutter, je sens se ralentir leur cœur et s’épuiser leur souffle.

Il se réveillait chaque matin la tête pleine du souvenir de ce qui s’était joué en son esprit la nuit. En lui avait lieu ce basculement vers le néant qui rend égales toutes les vies humaines. A combien de morts individuelles avait-il assisté ? Qu’avait-il appris sur cet instant mystérieux qui terrifie les hommes ? Une lumière blanche vient-elle éblouir, comme le racontent certains, les yeux embués par les larmes ou la terreur, des bras aimants s’ouvrent-ils pour accueillir le défunt sur l’autre rive ? L’âme se détache-t-elle du corps, jouissant de n’être plus qu’une pensée légère, qu’un aérien mélange de rêves ? Ou bien cet instant jette-t-il à la face du mourant son orgueil et sa vanité ?

*

LA POTIERE

Je suis l’unique survivante d’une petite communauté qui vivait paisiblement au pied de la Grande Montagne.

Il y avait, accolé à notre maison, un petit abri miteux. Mes parents décidèrent de l’aménager en chambre et de la réserver à l’accueil de tous ceux que le cheminement à travers le désert avait épuisés, et que leur bonne fortune avait fait s’échouer dans notre village pour un repos de quelques jours. Chacun payait librement son tribut : certains se déchargeaient d’un vêtement inutile, les marchands nous payaient souvent en étoffes, en vin, ou en sel. « Payez-nous du récit d’une bonne aventure ! » disait mon père, dont la mémoire était pleine d’histoires et de légendes.

Un matin, on retrouva sur la place publique le corps en sang d’un inconnu. Il portait de nombreuses blessures dues visiblement à des coups de poings et de couteau. Mon père posa son oreille contre sa poitrine et dit avec joie qu’il n’était pas mort. Avec l’aide d’un autre  homme fort, ils portèrent le corps jusque dans la chambre dévouée aux voyageurs que personne n’occupait alors. Mon père glissa quelques mots à l’oreille de ma mère, qui abandonna immédiatement sa tâche ménagère pour se rendre auprès de l’inconnu. Elle revint quelques instants plus tard pour prendre des linges et une bassine d’eau, puis alla cueillir des plantes et s’enferma dans la chambre de l’inconnu. Pendant d’innombrables jours, je la vis quotidiennement aller puiser de l’eau claire et retourner près de l’inconnu. La tendresse maternelle avait abandonné son visage pour laisser place à un profond souci. Inquiétée par ces changements, je questionnai mon père sur la raison de ses absences. « L’inconnu que nous avons recueilli, ta mère peut le sauver, me dit-il, car elle possède certains dons. Elle connaît le pouvoir bienfaisant des plantes et fabrique avec elles des baumes et des remèdes. Ses mains ont appris à laver et à masser les corps meurtris, à combattre en eux l’installation de la mort. Mais surtout, elle produit de doux chants capables de réveiller les âmes emportées par la mort, de les faire nager à contre sens, vers la lumière. Quand une âme revient à la vie, elle entraîne avec elle le rétablissement du corps. Ces chants ne sont pas de ces mélodies sonores qui sortent des flûtes, mais un murmure sourd, une vibration qui émane du fond de sa poitrine, et se répand dans tout le corps du malade. C’est de sa mère qu’elle tient l’art de guérir ; un jour, toi aussi tu l’apprendras. »

Ma mère mourut avant d’avoir pu me transmettre son savoir. Une troupe de soldats étrangers passa dans notre village comme une tempête et le laissa en cendres. Nos réserves, nos richesses furent pillées, et les habitants tués. Ils n’épargnèrent que les jeunes hommes valides, qu’ils embarquèrent pour leur servir de porteurs ou d’esclaves à vendre sur les ports. Juste avant qu’ils n’entrent dans notre maison, je m’étais réfugiée dans un petit meuble en bois, d’où je pus voir ce qui eut lieu à travers un interstice entre deux planches. Quand ils plaquèrent ma mère sur le sol pour la violer, elle m’aperçut à son tour. Je lus dans ses yeux la peur de me voir infligée le même outrage, le désir impossible de me sauver, la honte d’être ainsi humiliée devant moi. Son corps suffit à repaître l’appétit d’horreur des soldats ; ils quittèrent notre maison sans prendre la peine d’emporter quoi que ce soit. Je restai pétrifiée dans ma cachette, mes yeux plantés dans ceux de ma mère que je vis s’éteindre à mesure que le sang coulait de sa gorge. Les yeux de ma mère perdirent la vie aussi étrangement qu’une grosse rivière qui se fût asséchée en un instant, absorbée par la terre. Je demeurai longtemps à contempler le regard inerte de ma mère, transie de peur en entendant les cris des femmes et des enfants sur la place. Puis le tumulte s’apaisa, je compris que les luttes avaient cessé et que la horde était partie. Je sortis de ma cachette et regardai par la fenêtre : la place était jonchée de corps en sang. Je me retournai vers le corps de ma mère, et me jetai vers lui en pleurant. Le sort était cruel de n’avoir pas laissé à son âme l’opportunité de nager à contre courant de la mort ; mes larmes déploraient plus l’indignité de sa mort qu’elles n’exprimaient ma souffrance d’orpheline. Je soulevais son bras et me blottis contre le torse de la morte, repliai le bras autour de moi. Je collai ma tête contre sa poitrine dans l’espoir d’entendre l’un de ces chants magiques qu’elle connaissait. Mais je n’entendis rien et m’endormis, épuisée. »

Je m’éveillai peu de temps après. Le corps de ma mère s’était raidi, le bras que j’avais replié autour de moi m’étouffait presque et j’eus du mal à me dégager de son étreinte. Prise de peur, je repoussais le corps froid loin de moi, et me précipitai dehors. Des charognards picoraient les cadavres ; je leur lançai des pierres et des branches, je poussai des cris pour les effrayer, mais rien ne suffit à les faire fuir. Privée de sa vie, notre cité sans mur redevenait un endroit quelconque du désert. Les maisons, les échoppes et les temples, qui la veille encore étaient le théâtre d’une vie animée, semblaient des ruines centenaires, les vestiges d’une civilisation oubliée au milieu de nulle part. Je me précipitai vers l’endroit où mon père entreposait les pains d’argile : c’était une grotte située un peu à l’écart du village, qui procurait un abri frais. J’en avais fait le lieu privilégié de mes jeux, ma maison imaginaire. Cependant je sus bien que ce n’était pas pour retrouver mes jeux que je m’y dirigeais. Mon père était un potier renommé dans le village. Il avait sous ses ordres quelques apprentis à qui il enseignait les rudiments de son art, et qui le déchargeaient en échange de certaines tâches fastidieuses. Je fus cependant une disciple privilégiée. Souvent il m’invitait à le rejoindre dans son atelier le soir, puis me prenait sur ses genoux et me faisait pétrir l’argile. J’aimais le contact frais et humide de la matière, sa compacité résistante qui me demandait de rassembler toutes mes forces d’enfant pour y laisser une marque ou lui donner une forme. Et surtout, j’aimais voir les mains épaisses de mon père la manier avec une si grande facilité : je rêvais d’être moi-même une motte de terre malléable dans ces mains dont la force avait été asservie par une plus grande douceur. Mon spectacle favori était de le voir devant son tour en train de fabriquer un vase ou un pot ; la façon dont la terre s’élevait en tournant entre les mains resserrées de mon père me semblait teintée de magie. Lorsque j’évoque ces jours, je les vois nettement en moi-même, éclairés d’une lumière étrange qui en redouble la merveille, mais les éloigne infiniment de moi. C’est une époque si lointaine qu’elle me semble parfois irréelle. Mes souvenirs d’enfance ont la saveur de ces fables intemporelles que les hommes ont en partage. Une seule chose me relie à cette époque, et me donne la certitude d’être encore cet enfant : une motte d’argile humide et fraîche entre mes mains. Quand j’entrai dans la grotte, je fus surprise d’être obligée de me voûter, comme mon père ; j’avais pourtant toujours été assez petite pour y entrer facilement.

5 thoughts on “Le sang des morts, fragments d’une nouvelle inachevée

  1. vincentgrossmann lundi 15 juin 2009 / 21:28

    tu me surprendras toujours, j’aime beaucoup

  2. Irène mardi 7 juillet 2009 / 21:29

    Maxime, je suis impressionnée. Je les ai lus en tremblant ! C’est très beau à bien des égards, il y a déjà une construction qui affleure, malgré ce que tu dis dans ta captatio, et je pense qu’il faut absolument que tu les termines !

  3. Irène mardi 7 juillet 2009 / 21:31

    Et je trouve l’idée de ce soldat qui vit des morts individuelles chaque nuit très très « Borges », elle donne une vision d’infini qui est magnifique.

  4. F. samedi 19 décembre 2009 / 10:25

    « Souvent quelque bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de l’espalier. »

    • MD samedi 19 décembre 2009 / 12:14

      « La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d’un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l’angle d’un mur, un collier d’or à la poitrine d’un dieu. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s