Le souci de l’autre, Bonnefoy, Foucault

Bonnefoy & Foucault. Oui, une esperluette entre deux noms qu’a priori tout oppose. J’ai récemment appris que le philosophe s’était opposé à l’élection du poète au Collège de France. C’est le soutien de Romilly, de Chastel, entre autres, qui a permis à Bonnefoy d’être élu. Je tiens d’une autre source que Bonnefoy, plus tard, plus fair-play peut-être, aurait exprimé son accord à l’élection de Derrida ; cela ne s’est pas fait, mais le poète aurait déclaré qu’on a besoin de gens contre qui penser. Quoi qu’il en soit, il semble que Foucault n’appréciait pas Bonnefoy, sa pensée et ses livres à tout le moins, et qui sait, peut-être aussi sa personne. Veyne rappelle qu’il valait mieux ne pas faire partie de ceux pour qui il concevait des inimitiés, il faut imaginer que son refus, même s’il n’a pas suffit, a été virulent.

J’imagine bien les raisons de leurs divergences : l’un tente de maintenir, par l’acte de la poésie, le vœu de présence des choses, l’autre atteste l’historicité absolue des représentations, remisant la possibilité même d’une présence dans le grenier des vieilles illusions. Je ne procèderai pas à un inventaire des différences qui existent entre l’un et l’autre ; je vais plutôt tenter de les rapprocher, de voir si, au moins obliquement, quelques affinités ne se laissent pas entrevoir.

C’est principalement sous un angle éthique qu’il me semble possible de proposer un parallèle. Sous l’angle de la pensée de l’autre : l’un des fondements de la pensée de Bonnefoy est justement ce souci d’autrui. L’écriture, si elle oublie qu’elle satisfait des désirs et qu’elle invente des mondes imaginaires, pour la faire courte, abolit la présence d’autrui, et cède à l’orgueil du créateur. Il faut un mouvement négatif de la part de l’écrivain, du poète, afin de percer le voile des représentations fantasmées, des visions, des désirs, pour qu’autrui puisse exister dans le texte. C’est un peu sommaire, comme résumé, mais enfin l’esprit y est : la nécessité de penser contre soi, contre la tendance de la pensée à se refermer sur elle-même – ce qui est le risque suprême de la poésie, sa plus grande tentation, puisqu’une forme vient séduire, qu’elle appelle à ne se soucier que d’elle, au détriment du monde et des êtres. A tout le moins dans le champ restreint de la poésie, Bonnefoy cherche à dépasser le mirage formel pour revenir vers le monde, à garder le souci d’une présence. Ce qui débouche sur une pensée de la charité (étonnant pour un tel incroyant et anticlérical !), dont il montre la place centrale chez Baudelaire et Rimbaud.

J’en arrive au moment où il me faut passer de l’un à l’autre, opérer une transition, indiquer le nœud que je voudrais faire entre ces deux pensées, les modalités d’un dialogue. Et il me faut beaucoup de prudence : je parlerai donc, d’abord, d’une analogie, d’une homologie entre deux démarches, bien que situées dans des champs d’action différents. L’un et l’autre, me semble-t-il, sont animés d’un souci d’autrui. Peut-être pas, dans le cas de Foucault, d’un souci de la présence, on imagine ce que ce mot pouvait avoir de comique pour lui, mais d’un souci de repenser la place d’une certaine catégorie d’autres au sein de la société. Nous ne sommes plus ici dans le champ de la littérature, nous ne parlons plus de ses ambitions et de ses voies d’invention, de ses ressources et de ses tentations, mais bien dans celui de la société, de son ordre, de ses marges. Le travail de Foucault a été de bousculer les représentations sociales. Mieux : de prendre ce qui est habituellement, historiquement considéré comme les marges de la société pour en questionner l’ordre. Prendre le point de vue de la folie pour questionner la raison ; des prisons pour parler de la justice. Et, avec Didier Eribon, continuateur du geste de Foucault, prendre le point de vue gay pour renvoyer la norme hétérosexuelle à son arbitraire, opposer l’évidence de l’amour pour se dégager de l’emprise de la psychanalyse. Mise à distance de l’orthodoxie sociale, et souci, d’un voix alternative, marginale, minoritaire, dissidente. On est ici en plein dans le champ politique, loin, certes, des préoccupations de Bonnefoy.

N’est-il pas possible de faire dialoguer le souci éthique, moral même, de l’écrivain avec l’opposition systématique des discours minoritaires que pratique le philosophe ? Peut-être au chapitre « penser contre soi », les deux auteurs auraient-ils quelque chose à se dire. Comme tous les grands penseurs et les grands écrivains, c’est une inquiétude, une insatisfaction qui les fait avancer, ainsi que le vœu de se jeter hors de soi. L’un grève son travail d’écrivain d’une lucidité qui doit l’empêcher de se satisfaire des glorieux mensonges qu’il peut inventer, qui sont autant de négations d’autrui, tandis que l’autre agit pour déchirer le tissu de la normalité, révéler la violence du pacte implicite de la société. Foucault est un empêcheur de penser en rond, un résistant, un maquisard, presque, de la pensée. Tentant de faire de la poésie non seulement une pratique littéraire, mais une attitude de l’esprit, une éthique, Bonnefoy a lui aussi résisté aux discours qui s’emparaient de la littérature, aux orthodoxies qui la phagocytaient : philosophie, psychanalyse, linguistique.

« la vie, écrit Foucault, a aboutit avec l’homme à un vivant qui ne se trouve jamais tout à fait à sa place, à un vivant qui est voué à errer et à se tromper« . Paul Veyne commente bien cette phrase :

Sous cette phrase, autour de cette phrase, nous pouvons imaginer partout, avant nous, loin de nous, après nous dans l’avenir, mille variations humaines possibles, mille « vérités » passées, futures ou exotiques, vérités d’un temps limité et d’un lieu donné. Aucune de ces « vérités » ne sera plus vraie que les nôtres, mais ce que je viens d’écrire là est vrai. De ces hommes de jadis, d’ailleurs ou de demain, nous ne savons peut-être rien, mais nous savons au moins que ce sont des hommes comme nous, prisonniers d’un discours et d’un dispositif, et libres à moitié ; ce sont nos frères. Être curieux d’autrui, ne pas le juger, ce n’est pas de l’humanisme, ça ?

Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, 2008, p. 112-113

Le mot est lâché : humanisme. Une forme de tolérance et de reconnaissance d’autrui. J’arrête ici le périlleux parallèle, espérant ne pas avoir trop fait rire les philosophes, ne pas avoir trop froissé les poètes.

2 thoughts on “Le souci de l’autre, Bonnefoy, Foucault

  1. pv mardi 19 mai 2009 / 14:44

    Alors il faut distinguer Foucault de lui-même (ou les humanismes entre eux), car le premier Foucault, celui des Mots et les choses, prend pour cible principale de ses attaques l’homme en tant que figure centrale d’une épistémè contingente (celle qui va de Kant au structuralisme, pour le dire vite) en même temps qu’un certain humanisme droit-de-l’hommiste qui ferait de cette figure de l’homme la clé de voûte d’une conception morale du monde… :

    « Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint – la culture européenne depuis le XVI° siècle – on peut être sûr que l’homme y est une invention récente. Ce n’est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, – bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même – un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l’homme. Et ce n’était point là la libération d’une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d’un souci millénaire, accès à l’objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou des philosophies : c’était l’effet d’un changement dans les disposition fondamentales du savoir. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
    Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIII° siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. » (Dernière pages des Mots et les Choses)

  2. Maxime mardi 19 mai 2009 / 18:54

    Bien sûr, page célèbre. Il me semble à tout le moins que, pour Foucault, autrui révèle nos limites, il doit nous ouvrir à la contingence de nos conceptions, à la fragilité de la morale sociale. D’où à mon sens cet attachement à des figures marginales, minoritaires. Mais, j’en conviens, l’adjectif humaniste n’est pas le plus approprié au philosophe, qui était bien tout sauf le promoteur de bons sentiments. Cet « humanisme » que Veyne lui crédite n’est aucunement l’entretien d’une idée de l’homme, d’une représentation idéale ; Foucault est un empiriste, et ce qu’il défend, pour le dire vite, ce sont les subjectivations minoritaires, des identités sociales saillantes, dissidentes, celles qui mettent en question le pouvoir, qui le révèlent là où il est caché, implicite, convenu.

    Il faut voir le documentaire de Barbet Schroeder sur Jacques Vergès, L’Avocat de la terreur. Outre la personnalité de Vergès, mystificateur mégalomane, génial salaud, le film montre ce qu’il appelle « la défense de rupture » : l’accusé devient accusateur, révélant les limites du droit accusateur. Je me souviens de ce moment où il revient sur le procès de Djamila Bouhired, avec laquelle il a mis en place cette stratégie : quand on l’accuse d’être une terroriste, elle répond qu’elle défend son pays des colonisateurs. Je m’éloigne de mon propos initial… Serais-je devenu pour l’insurrection généralisée…

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