Notre Besoin de Rimbaud, Yves Bonnefoy

Notre besoin de RimbaudNotre Besoin de Rimbaud rassemble les écrits qu’Yves Bonnefoy a consacrés au poète. On y retrouve bien sûr son Rimbaud, la célèbre étude de 1961 publiée au Seuil, qui s’est imposée comme un essai incontournable ; et puis, entre autres, un texte sur « Madame Rimbaud », la lecture d’un poème et la réponse à quelques questions de Roger Munier. Le volume est augmenté d’un essai inédit qui donne son titre au livre. Cette somme, Yves Bonnefoy la décrit moins comme un recueil d’essais que comme « une sorte de journal de mon affection pour ce poète ».

Il n’est pas excessif de dire qu’Yves Bonnefoy a renouvelé le paradigme des études poétiques. Dès la fin des années cinquante, il faisait de Baudelaire le poète de la finitude vécue et désirée, et de Rimbaud l’un des aventuriers les plus audacieux et les plus exigeants de la poésie. Et aussi celui qui aura porté très loin le flambeau de l’espérance contre les tristes vérités que sa lucidité lui aura découvertes. Espérance et lucidité, c’est le titre qu’Yves Bonnefoy avait d’abord retenu pour ce volume. Mais, explique-t-il, un sentiment d’urgence se fait aujourd’hui sentir, qui réveille notre besoin de Rimbaud :

j’en ai préféré un autre parce que m’alarme de plus en plus un certain déni que je vois qui se répand aujourd’hui de l’intuition proprement poétique, à cause d’une lucidité mal fondée dont la conséquence est un renoncement désastreux à l’espérance. Et parce que s’inquiéter ainsi, c’est savoir à quel point, Rimbaud, que l’heure présente lit peu, ou mal, est et va rester nécessaire.

Une gravité, un souci, une inquiétude : voilà ce que la fulgurante destinée de Rimbaud peut, doit nous enseigner. « Nous avons besoin, puis-je dire, de notre besoin de Rimbaud. » – Dans l’entretien qu’il a accordé au magazine Transfuge en mars dernier, à l’occasion de la sortie du livre, et dans la continuité des propos qu’il avait tenus en 2008 au Magazine Littéraire, Yves Bonnefoy a pointé du doigt les risques qui menacent notre société, contre lesquels la poésie doit être une arme. Il parle « d’idéologies », d’oubli du souci de la présence des êtres, de « structures verbales qui se referment sur leur néant ». On ne peut toutefois mettre un véritable engagement au crédit du penseur, tant ses propos tiennent plus de la remarque inquiète, de l’appel à la vigilance, que de la dénonciation. Et ce n’est sans doute pas au poète et critique de tirer quelque conséquence politique que ce soit ; nous devons savoir apprécier de ce conseil d’inquiétude et d’espérance.

Sous ces graves auspices, donc Rimbaud. Rimbaud dont la vision solaire et les déchirements auront inspiré bien des légendes. Mais c’est une voix, surtout, que Bonnefoy cherche à nous faire entendre, et que dès 1961, il cherchait à dégager : « ces emportements, cette pureté inimitable, ces triomphes, ces brisements. » De cette voix, l’essai inédit placé en tête du recueil, certes intelligent et de belle facture, ne nous dit rien de nouveau. Bonnefoy, oui, se répète. Rien de nouveau par rapport au grand essai de 1961, ni aux autres textes des années soixante-dix. Le lecteur familier de l’œuvre de Bonnefoy regrettera peut-être de pressentir, dès les premières lignes, le chemin que va emprunter l’auteur, sa dialectique habituelle, – bien que son affection pour Rimbaud soit intacte, ainsi que sa clairvoyance.

Il est donc indispensable de se (re)plonger dans le Rimbaud de 1961. Ouvrage important, bien sûr, pour la lecture de Rimbaud qu’il propose, mais aussi pour sa singularité, sa manière de se distinguer de bien des essais littéraires de l’époque, de bien des postures. Il faut se souvenir de la récente description de la « fonction poétique » par Jakobson ; il faut se souvenir d’un côté, de l’intransigeance d’un Sartre à l’égard de Baudelaire (1946), et d’un autre du Qu’est-ce qu’un auteur ? de Foucault, quelques années plus tard (1969). Barthes ne tardera pas à déclarer la mort de l’auteur. Grand moment de trouble pour la pensée de la littérature et de la poésie. Quand on la considère au sein de ce débat intellectuel, évoqué certes bien grossièrement, la tentative du Rimbaud de Bonnefoy est courageuse, qui voit dans la poésie le trajet d’une subjectivité, l’obstination d’un être : une parole et un destin.

De Rimbaud, le destin commence en Lorraine, dans une ville que seule distingue sa médiocrité, sa morale étriquée. Souvenons-nous des « mesquines pelouses » raillées dans « A la musique », qui sont le théâtre de la bourgeoisie bouffie de suffisance, et qui annoncent déjà, en creux, le besoin de liberté, les fugues, les longues marches, l’exil. S’ajoute à cela la froideur d’une mère paysanne et bigote, l’une des figures les plus terribles de mauvaise mère que la littérature ait portée, mais qu’Yves Bonnefoy ne traite pas sans quelque indulgence ; il sait aussi l’impression durable que son caractère a eu sur celui de son fils, qui demeurera toute sa vie hanté par elle et la rigueur de son éducation – lire « Madame Rimbaud ». Ce sont de telles circonstances qui ont fait éclore un sentiment d’aliénation et ont permis la fermentation de la révolte chez le jeune Arthur, qui très tôt sent bouillir en lui un feu païen. C’est « Soleil et Chair », que Bonnefoy affectionne beaucoup, et qui rend sensible, sous le vernis parnassien, un vrai besoin d’amour et de sensualité. C’est le début d’une vocation qui prend confiance en soi, avec « Les Poètes de sept ans ». Et puis ce sont les poèmes de la fugue, « Sensation », « Ma Bohême », ce sont les haltes dans les cabarets, l’âge des premiers désirs, l’exaltation de la « vraie vie. » Et Bonnefoy de s’éprendre de ce jeune poète « Toute notre littérature classique, romantique, cela semble du vieux devant ce Rimbaud de seize ans. Et cela parce qu’il donne voix au désir, mais surtout parce qu’il en fait un espoir. » Cet espoir le conduira d’abord à éblouir Verlaine, avant d’en relater les ambiguïtés dans les douloureuses pages d’Une saison en enfer.

Au-delà de cette conquête de liberté, Rimbaud reste celui qui s’est « converti à l’espoir » ; celui qui aura durement éprouvé l’illusoire de ses visions (« les aubes sont navrantes » écrivait-il déjà dans « Le Bateau ivre ») et l’inanité de ses désirs, sans cesse déchiré entre la nostalgie des dieux et la mémoire du Christ, entre l’orgueil, le vœu de charité et le remords, mais n’a pas baissé les bras et consentit à la réalité de sa condition. Les mots de Bonnefoy sont lumineux :

je veux dire que ce mouvement qu’il appelait son enfer – l’impatience, l’élan, la désillusion, l’amertume –, il comprend que puisqu’il est inapaisable, en son anxiété, il est de ce fait la vie même, et qu’il convient de le reconnaître […] comme la seule réalité dans cet univers de l’absence : si bien qu’il faut l’accepter, lui céder comme aux vagues de l’océan d’une barque.

Voilà le sens de la formule célèbre de Rimbaud : « Il faut être absolument moderne » ; la modernité ne signifie pas chez lui un simple goût du nouveau, de l’inédit, de la vision – il en a éprouvé durement son vide essentiel – mais bien le consentement à cette dualité fondamentale de la condition humaine, misérable mais vouée à l’espoir. La modernité, écrit Bonnefoy, c’est l’attitude d’une conscience qui désormais ne perd pas la conscience de ses limites – en cela, Rimbaud est bien le continuateur de Baudelaire.

Refusant de sacrifier l’être de parole, qu’il écoute patiemment, au profit d’un mythe, Yves Bonnefoy prend le jeune poète au sérieux, tentant de dégager toute la gravité de l’aventure rimbaldienne. A nous, donc, d’écouter Rimbaud, d’admirer son exigence de lucidité, et à sa suite, de « tenir le pas gagné ». C’est en quelque sorte une leçon de courage que Bonnefoy cherche à donner, pour que ne s’éteigne pas l’intuition de la présence.

*

Yves Bonnefoy, Notre Besoin de Rimbaud, Seuil, La librairie du XXIe siècle, 464 p., 23 €

Entretien avec Yves Bonnefoy sur Rimbaud, mars 2009, sur L’amateur d’idées.

Recension effectuée pour www.nonfiction.fr

leslivres

2 thoughts on “Notre Besoin de Rimbaud, Yves Bonnefoy

  1. Anne-Catherine mercredi 17 mars 2010 / 23:37

    Oui, c’est très malheureux, mais il semble que le temps de la parole engagée soit révolue… Est-ce dû à un climat socio-culturel « saturé » (après Dada qui remet en question les remises en question, que reste-t-il à faire?), ou est-ce plus grave?…Il serait bon que les poètes aient encore à coeur de défendre une « modernité »; la question reste de savoir à quoi cette modernité peut s’opposer…

  2. ceren mardi 29 octobre 2013 / 10:35

    « Le son est une matière, comme toutes les matières il a ses sculpteurs » dit Yves Jaigu.

    Et le texte écrit ? J’y ai pensé souvent et je me dis que l’analogie est justifiée. Qu’un poète peut sculpter sa langue! Mais comme un être vivant.

    Mais comment concrétiser cette mise en corps? On ne peut pas faire des voeux pieux et se contenter de dire ce qu’il faudrait faire! L’hyperconscience linguistique qui caractérise ces dernières décennies interdit la croyance naïve dans les mots même dans les mots de la poésie!

    Belle citation d’Yves Bonnefoy : « La poésie ne peut plus se permettre d’être naïve, il faut qu’elle se protège de l’envahissement du conceptuel par une conscience de soi on ne peut plus avertie, et pour ce faire il lui faut revisiter et analyser sa propre histoire, il lui faut donc du savoir, de la philologie, seuls moyens de ne pas se retrouver à glisser à la surface des œuvres qui nous importent. »

    Oui difficile pour la poésie d’être à l’abri de ce glissement, difficile d’avoir cette conscience de soi on ne peut plus avertie :

    Citation de Louis Latourre : « Qui forment le poème, – ce sont bien moins les mots, qu’une mise en harmonie (dissonances incluses) des signes qui les portent ; qu’une mise en résonance des sons qui les composent. Qu’une redistribution (on espère inspirée), de graphèmes et de phonèmes choisis pour leurs aspérités, leurs appuis ou leurs points d’ancrage possibles. Par quoi le corps-à-corps littéraire et physique concrètement se vive ; et crée le relief – dynamique, rythmique, visuel et sonore – de tout le texte écrit.

    ‘Le corps lieu et salut du discours’ (Yves Bonnefoy).

    S’échappant de la feuille, sortant de l’écran plat, ce matériau graphique, cette matière pré-verbale consciemment exploitée, d’un discours puisé aux sources de son image et de son bruit, peuvent donner à quelque poésie de nouvelles façons et de nouvelles raisons d’être (celles d’être, notamment, autrement proférée).

    Concentration ouverte… Effort de résistance à l’attraction verbale, à ses automatismes, forgé aux profondeurs cachées de tout langage… « Contraction excentrique » – telle des muscles profonds qui bien que peu visibles, compensent constamment l’attraction terrestre et assurent la prestance, la stature déliée, mobile, et le bel extérieur. Par rééquilibrage intello-sensoriel, une poésie s’empêche de tomber dans les mots.

    Voilà remises en cause les normes lexicales, les routines syntaxiques… Et secoués les rites inconscients du discours intérieur constamment proféré et subi.

    Ce cri, ces contorsions de l’être ébloui d’être…

    Ce couloir vers le jour – dont certains choisissent de tailler la forme et la matière, – ne leur en voulons pas, ne leur disputons pas le corps de l’entreprise. Il se peut qu’ils en fassent une chambre d’écho, un lieu de résonance ou dissonance heureuse… Le bénéfice du doute serait… poésie. »

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